La mort inéluctable du capitalisme agonisant (première partie)

Il est devenu grossièrement banal de critiquer le Capital. De croire en sa mise à mort ou de la souhaiter religieusement. Tout le monde est d’accord pour dire que ce système a comme un rien de défaillance. En revanche, il est bien rare qu’un spécimen puisse vous dire les raisons internes qui le poussent à sa mort inéluctable, à son auto-négation logique. Rien de foncièrement nouveau ne sera présenté ici. Simplement, il s’agira d’une synthèse formulée le plus clairement et succinctement possible, dénuée de toute formule alambiquée et de fioriture conceptuelle.

Tout d’abord, rappelons les conditions nécessaires à l’existence du Capital:

  1. La circulation générale et permanente de marchandises, c’est-à-dire de produits qui, avant d’être considérés comme des biens utiles, c’est-à-dire comme de simples valeurs d’usage, apparaissent comme des choses s’équivalant à d’autres valeurs en un certain rapport de proportionnalité. En effet, toute marchandise présente un caractère double : elle n’est pas simplement un bien matériel, une valeur d’usage ; elle est aussi et surtout une valeur d’échange. Cette valeur d’échange est déterminée par le temps de travail socialement requis pour la produire ; par exemple, si un réfrigérateur met, en moyenne, deux fois moins de temps à produire qu’un ordinateur, il vaudra aussi deux fois moins en moyenne. Si le même téléphone requiert, d’une année à l’autre, deux fois moins de temps à la production, il sera alors dévalorisé de moitié. Une marchandise est donc un produit social utile qui s’équivaut à d’autres produits en fonction du temps de travail social incorporée en lui, en moyenne[1]. Et ce qu’on appelle le prix n’est rien d’autre que l’expression monétaire d’une marchandise. Il varie, certes, en fonction de l’offre et de la demande mais sur la base de la valeur d’échange et gravite autour de cette dernière. Le prix n’est que la forme apparente que prend la valeur d’échange, c’est pourquoi si l’on considère l’offre et la demande à l’état d’équilibre, comme un jeu de forces s’annulant réciproquement, le prix est identique à la valeur.
  2. L’existence d’une marchandise universelle, faisant l’intermédiaire ente toutes les autres marchandises qui doivent s’échanger, une marchandise absolue capable d’exprimer la valeur de toutes les autres et de leur équivaloir : la monnaie. Elle est l’équivalent général établissant le lien entre toutes les marchandises, toutes les choses et toutes les personnes. En plus d’être l’expression d’un rapport social soumis à la vénalité, elle est à la fois un étalon[2] et un moyen d’échange.
  3. L’existence d’une marchandise capable à la fois de se reproduire indéfiniment mais également de produire, par son activation, toutes les autres marchandises : la force de travail. Achetée à sa valeur sur le marché de l’emploi, il s’agit de la seule marchandise capable de créer d’autres valeurs nouvelles et, partant, la seule capable de procurer à celui qui l’achète un incrément de valeur supplémentaire : la plus-value ou le profit.[3]

Ce caractère exceptionnel et supérieur de la marchandise-force-de-travail, s’explique par ce fait simple, à savoir que la valeur de la force de travail ne correspond pas à la valeur que celle-ci a produite au terme de son travail productif ; en effet, sa valeur, comme celle de toutes les autres marchandises, est déterminée par le temps de travail socialement requis pour la produire. Il s’agit donc du temps nécessaire à la production des biens indispensables à son entretien physique et moral (agriculture ; textile ; bâtiments ; services de loisirs ; services spirituels ; etc.). Le salaire est le revenu du travailleur qui varie précisément en fonction de la valeur de cette force de travail : tout comme le prix d’une marchandise gravite autour de sa valeur sociale, le prix de la force de travail, le salaire, gravite autour de sa valeur sociale.

La plus-value est donc la différence entre la valeur du produit nouvellement créé et la part de cette valeur qui revient au travailleur sous la forme du salaire ; elle est la valeur du produit que le travailleur fournit gratuitement au capital qui l’emploie, ou encore, ce qui revient au même, la valeur qui revient à l’employeur une fois que le salaire a été retranchée de la valeur du produit ; la plus-value est ainsi la forme-valeur de l’exploitation. Aussi appelle-t-on surproduit cette même plus-value lorsqu’on la considère dans sa dimension purement matérielle, il s’agit tout simplement de la somme de marchandises que le travailleur fournit gratuitement par son travail. Il faut bien insister sur ce point central qu’est la plus-value et l’exploitation. En tant qu’expression économique du rapport de classes, elle représente la part de valeur que le Capital spolie au travail c’est-à-dire la différence entre la valeur qui revient au travailleur et la valeur produite, car il s’agit là du but de toute production capitaliste. Toutes les intentions, secrètes ou avouées, de la classe capitaliste, toutes les analyses des prétendus « experts » économiques, politiques ou même médiatiques convergent vers cette fin ultime : produire toujours plus de plus-value.

Bien sûr, les employés du secteur tertiaire, les paysans ainsi que ceux qu’on appelle les « petits patrons » sont tout autant concernés par ces lois. Ils sont en effet également exploités dans la mesure où le produit de leur travail contient bien plus de valeur que la part dont il pourront disposer ensuite. En clair, ils travaillent bien plus de temps que celui qui leur faut pour garantir leur subsistance et leur libre épanouissement, le faisant au détriment d’eux-mêmes. C’est pourquoi, contrairement à ce que disent les divers marxistes, keynésiens, libéraux et autres progressistes, l’essor et la prépondérance progressive des services de ces cinquante dernières années n’invalident nullement la réalité de l’exploitation sociale et l’existence du Prolétariat révolutionnaire. Ce n’est pas parce qu’un travailleur change d’uniforme, ou bien parce qu’il passe de la production à la circulation qu’il change pour autant de classe. Le gilet jaune est tout autant un prolétaire que le col bleu, en ce qu’il est tout autant soumis au cycle perpétuel dans lequel toute activité n’est perçue et conçue que comme simple accessoire de la grande valorisation du Capital. Il exprime en revanche la prépondérance des services, signe typique d’une société décadente.

Si l’on analyse les différentes composantes de la valeur, nous constatons qu’elle est composée de la valeur du capital investi ainsi que de la plus-value. Mais cela n’épuise nullement la totalité de la notion de valeur, car un autre élément constitutif en fait partie : le capital destiné à l’achat du matériel de production, le capital constant. Il s’agit de la valeur du capital investi en éléments fixes (machines, bâtiments, infrastructures, outils, etc.) et circulants (matières premières). Ce matériel issu d’un travail passé et employé par le capital productif dans le cadre d’une valorisation nouvelle s’appelle travail mort, il s’agit tout simplement de l’ensemble des moyens de production – par opposition au travail vivant qui est du travail nouveau. 

Le capital destiné au salaire est dit capital variable car il est le seul à faire varier la quantité de valeur existante par la production de plus-value ; tandis que le capital destiné à l’achat des moyens de production est dit constant car son utilisation, à l’inverse, n’engendre aucune valeur nouvelle et transmet au produit une quantité de valeur qui demeure constante.

Que l’on analyse la valeur d’une marchandise particulière ou la valeur totale produite par la société dans son ensemble, il s’ensuit que la valeur se décompose en ces trois catégories sociales : le capital constant, le capital variable et la plus-value (ou profit). Ce que l’on peut formuler ainsi : 

Valeur d’une marchandise =  C + V + PL        (capital constant + variable + plus-value)

Le revenu des travailleurs, du prolétariat, c’est le Fonds des Salaires ; tandis que le revenu de la classe capitaliste c’est la partie du profit destinée à l’achat de marchandises (de luxe généralement). Nous n’avons pas à analyser ici la répartition de la plus-value au sein de la classe capitaliste en profit industriel, profit commercial, intérêt et rente foncière ; tout comme nous n’avons pas à analyser la répartition d’une partie du salaire en impôt, taxes, etc.. Nous supposerons en effet que la société est composée exclusivement de capitalistes et de salariés, ce qui ne déformera en rien l’analyse puisque la totalité de la valeur en circulation provient de l’une de ces deux classes et même, eu égard à la loi de la valeur-travail, de seulement l’une d’entre elles. La classe capitaliste emploie ainsi des moyens de production et de la main d’œuvre afin de produire et reproduire indéfiniment le cycle de l’exploitation salariale duquel toute croissance, plus-value, profit, ou revenu divers proviennent.

Or, la société capitaliste, comme toute autre système de production, est soumis à une loi fondamentale qui règne sur toute l’histoire mondiale de façon absolue : le développement des forces productives. En effet, le capitalisme n’est pas un cycle de statique qui se reproduit éternellement sur la même base technique, avec la même productivité ; il est bien plutôt le mode de production changeant par excellence, en ce qu’il bouleverse sans cesse les conditions techniques qu’ils vient à peine d’établir pour leur en substituer de nouvelles, plus productives. Le Capital est une révolution industrielle permanente dans laquelle chaque capitaliste fait ce qu’il peut pour améliorer la productivité du processus de production dont il est maître. Cet accroissement constant de la productivité du travail ne résulte pas d’un philanthropisme social qui cherche à toujours plus développer la capacité des hommes à jouir des fruits de leur production mais sert simplement à la dévalorisation des marchandises individuelles.

En effet, chaque accroissement de la productivité entraîne, de façon purement logique et mécanique, une hausse du nombre de marchandises capables d’être produites en un temps donné ou, ce qui veut dire la même chose, une baisse du temps de travail requis pour produire un nombre de marchandises données. Autrement dit, la même valeur se répartit en une quantité de marchandises plus grandes, ce qui signifie donc que la même marchandise contient moins de valeur qu’auparavant, elle s’est dévalorisée. Si un téléphone demande 20 heures à produire et qu’à la suite d’un progrès technique il n’en demande plus que 10, alors le même téléphone contiendra deux fois moins de valeur qu’auparavant puisque, dans le même temps, deux fois plus de téléphones peuvent être produits. 

À l’échelle individuelle, chaque capitaliste a tout intérêt de hausser sa productivité afin de dévaloriser son produit et le rendre ainsi moins cher que celui des autres. Une usine plus productive que la moyenne générale de la société peut alors vendre le même produit moins cher que ses concurrents sans pour autant subir une perte, ou alors vendre le produit au prix de marché en dégageant un profit plus grand puisque le prix, en l’occurrence, serait supérieur à la valeur réelle de la marchandise. Mais il est faux de croire que la concurrence serait à l’origine de la hausse de la productivité du travail qui est une réalité indépendante de la compétitivité des entreprises et voire du capitalisme lui-même.[4] Le développement de la force productive est bien plutôt un axiome, il est la substance de l’histoire dont la concurrence industrielle des capitalistes n’est qu’une forme empirique momentanée, une matérialisation relative qui correspond à des conditions sociales déterminées. 

« Chaque entrepreneur produit à l’aveuglette, le plus possible, pour soutenir la concurrence avec les autres capitalistes, sans voir plus loin que le bout de son nez. Cependant derrière le chaos de la concurrence et de l’anarchie se cachent des lois invisibles qui sont respectées, sinon la société capitaliste se serait déjà effondrée. »

Ce n’est donc pas la concurrence qui engendre la nécessité d’accroître la productivité. C’est l’inverse.

Il s’ensuit alors une hausse du capital constant par rapport au capital variable, un investissement toujours plus grand dans l’emploi de machines que dans de la main d’œuvre nouvelle, à tel point que l’ouvrier, au bout d’un certain moment, apparaît comme un vulgaire « agent de production », un simple organe enclos dans un gigantesque complexe industriel qui semble le dominer. Le rapport entre les parts variable et constante du Capital s’appelle composition organique et la hausse relative de la partie constante s’appelle hausse de la composition organique ; elle est la loi capitaliste du développement des forces productives. Ainsi, la société connaît ce mouvement implacable qui consiste à remplacer les travailleurs des machines nouvelles ou, plus précisément, à accroître l’investissement en machines de façon plus importe que l’investissement en salariés. C’est pour cette raison qu’à un certain seuil de son développement, le Capital social devient bien ce qu’en a dit Marx, un vampire gigantesque dont la seule source d’existence et de croissance possibles est la succion parasitaire et épuisante de vie humaine.

Les machines ne font alors que transférer au produit la valeur qui leur a été incorporée lors d’un travail antérieur, lors de leur fabrication. Par conséquent, la hausse de la composition organique n’augmente pas d’un seul iota la plus-value produite, elle ne fait qu’accroître la productivité et dévaloriser les marchandises individuelles puisque seule l’exploitation de la production humaine est source de plus-value. À taux d’exploitation donné, la part toujours plus grande du capital constant par rapport au capital variable entraîne une baisse du taux de profit, puisque toujours plus de capital employé dans les machines occupent la même quantité de main d’œuvre. Le rapport entre la plus-value extorquée aux travailleurs – qui dépend de leur nombre et de l’intensité avec laquelle ils sont exploités – et le capital investi ne cesse de diminuer. Le processus d’exploitation, matrice de la société, ne cesse de s’amoindrir au regard de la masse toujours plus grande de moyens techniques toujours plus complexes qu’il faut déployer pour y parvenir. Développer la composition organique de la société, c’est imposer au Capital le déploiement de toujours plus de valeur, d’argent, et donc d’énergie, de bâtiments, d’outillage, etc. simplement pour tirer du processus de production le même quantum de profit. À mesure que la productivité et la composition organique se développent, il est ainsi toujours plus complexe d’exploiter la vie sociale.

Cependant, cette baisse du taux de profit n’explique nullement la nature contradictoire du capitalisme. Prise comme telle, elle n’exprime que la nécessité pour le Capital d’accroître sa force productive, elle ne fait qu’exprimer un rapport toujours positif et cordial entre le but recherché (le profit) et le moyen d’y parvenir (l’exploitation de la classe des travailleurs). Autrement dit, la baisse du taux de profit n’est qu’une asymptote, l’aliénation de la vie qui ne cesse de s’amoindrir par rapport à l’énergie qu’on y emploie. Cela ne dit nullement pourquoi et comment cette aliénation doit inéluctablement s’effondrer, car si le taux de profit diminue, sa masse, elle, ne cesse augmenter au fil du temps – et c’est d’ailleurs là la seule et unique manière de compenser cette loi. Un taux de profit qui diminue de moitié n’est d’aucune importance si le profit lui-même se voit décupler. Il n’y réside aucune espèce de contradiction, une simple variation seulement. [5]

La contradiction n’est pas à rechercher dans le rapport entre le capital engagé et la plus-value produite mais dans la plus-value elle-même, cristallisation objective de la lutte des classes.

Le problème de la plus-value

Si la production de plus-value est synonyme d’exploitation, la classe capitaliste ne peut se contenter de s’approprier de la plus-value à l’usine ou sur tout autre lieu de production, elle ne peut se borner à spolier partiellement la classe laborieuse du fruit de son travail ; encore faut-il qu’elle puisse réaliser cette plus-value, c’est-à-dire la transformer en argent en vendant sur le marché le produit qui la contient à sa valeur. La vente conditionne le renouvellement de la production ; elle permet aux capitalistes de racheter les éléments du capital consommés dans le procès qui vient de se terminer et de recommencer le même processus à nouveau : il leur faut remplacer les parties usées du matériel, acheter de nouvelles matières premières, payer la main d’œuvre une nouvelle fois, afin que soit maintenu au moins le même profit que précédemment. Recommencer un cycle pour produire de la plus-value nouvelle reste l’objectif premier du capitaliste.

Mais cette reproduction simple est insuffisante, car le taux de profit s’amoindrissant, il doit être compensé par une hausse de sa masse ; à valeur-capital égale, une baisse du taux de profit signifie également une baisse absolue de la masse du profit engendré, ce qui est nettement plus problématique. C’est pourquoi, une fois le capital-marchandise vendu, racheter simplement les mêmes éléments de production en quantité identique afin de reproduire le même processus n’est pas suffisant. Il faut élargir la reproduction du Capital.

La vente du produit social est ainsi nécessaire à cette reproduction élargie. S’il arrive que la plus-value contenue dans le produit ne puisse être entièrement réalisée, ou bien si elle est vendue au-dessous de sa valeur, l’exploitation de l’ouvrier n’a rien ou peu rapporté aux capitalistes, parce que le travail gratuit n’a pu se concrétiser en argent,  passage nécessaire pour que cet argent se convertisse à nouveau en capital productif pour la plus-value future ; qu’il y ait quand même production de valeurs d’usage consommables laissent les capitaliste complètement indifférents. Ce qui les intéressent n’est pas la valeur d’usage proprement dite mais sa métempsychose, son aptitude à transférer son âme, sa valeur d’échange à la marchandise ultime à la forme-argent. Dans le cas où ce transfert n’aurait pas lieu, les capitalistes se retrouveraient avec des objets encombrants dont ils ne sauraient que faire. 

Si nous soulevons l’éventualité d’une mévente, c’est précisément parce que le procès capitaliste de production se scinde en deux phases, la production et la vente qui, bien que formant une unité, bien que dépendant étroitement l’une de l’autre en principe, sont nettement indépendantes dans leur déroulement réel

Ainsi, la classe capitaliste, loin de dominer le marché, lui est au contraire étroitement soumise puisque la prospérité de ses affaires dépend de la réalisation de son profit par la vente sur le marché. Et, non seulement la vente se sépare de la production mais l’achat subséquent se sépare de la vente, c’est-à-dire que le vendeur d’une marchandise n’est pas forcément et en même temps acheteur d’une autre marchandise. Dans l’économie capitaliste, le commerce des marchandises ne signifie pas échange direct de marchandises. Toutes, avant de parvenir à leur destination définitive, doivent être converties en argent et cette transformation constitue la phase la plus importante de leur circulation.

La possibilité des crises apparaît donc d’abord comme l’impossibilité pour le produit issu de l‘exploitation d’être converti en argent pour qu’ensuite le capital-argent soit à nouveau investi en un capital productif plus grand[6]. En d’autres termes l’offre de marchandises issues de l’exploitation capitaliste ne trouve pas la demande sociale requise pour une reproduction élargie. Quelles sont en effet les conditions de la réalisation de la production capitaliste sur le marché mondial ? Il faut tout d’abord qu’existe la demande correspondant à la reproduction du capital constant, ce qui, dans des conditions normales, ne pose aucun problème. En effet, la circulation des moyens de production se déroulant dans la sphère capitaliste même, par un échange intérieur conditionnant le renouvellement de la production, la valeur des moyens de production nouveaux équivaut toujours au capital constant cherchant à s’investir à nouveau. La demande requise à la reproduction du capital variable est achetée par les travailleurs au moyen du salaire que leur a payé le capitaliste, et reste strictement limitée, nous l’avons vu, au prix de la force de travail gravitant autour de sa valeur. 

Reste la plus-value…

L’accumulation est une réalité indispensable au Capital : la majeure partie de la plus-value qui y est produite est destinée à la capitalisation, c’est-à-dire à l’investissement d’une partie de la plus-value extorquée dans de nouveaux moyens de production et dans de la main d’œuvre nouvelle. Autrement dit, encore une fois, la production capitaliste ne peut se borner à la reproduction simple (la répétition du même processus, sur la même base technique et à la même échelle) ; il lui faut effectuer une reproduction élargie, une accumulationde son capital : étendre son champ d’activité par l’achat de main d’œuvre et de moyens de travail nouveaux, investir plus pour gagner toujours plus. 

 Dès lors, la question qui se pose est la suivante : 

« Comment s’effectue la reproduction sociale du Capital si l’on pose le fait que la plus-value n’est pas tout entière consommée par les capitalistes, mais qu’une part croissante en est réservée à l’extension de la production [7]

Toute société – et c’est encore plus le cas pour la société capitaliste – repose sur la reproduction toujours plus élargie du processus vital qui crée ses conditions d’existence.

Même la structure des sociétés esclavagistes, féodales ou despotiques nécessitait en permanence un certain développement des forces productives, un accroissement quantitatif ou qualitatif de la base technique sur laquelle s’appuyait la production sociale. Il aurait été impossible, par exemple, pour la société féodale de connaître son essor démographique sans la multiplication des moulins, des défrichements, des charrues, etc.. Une telle croissance n’aurait pas été possible si cette société et ses ordres supérieurs s’étaient bornés à consommer l’intégralité de leur surproduit de façon improductive, tout comme il aurait été impossible aux sociétés indiennes ou chinoises de connaître l’ampleur démographique que l’on connaît si elles s’étaient confinées dans une reproduction simple.

Sous la poussée du développement de l’économie marchande, la tâche historique du capitalisme fut précisément d’intensifier toujours plus cette logique du développement de la productivité, en consacrant la très grande majorité du surproduit à des investissements nouveaux par la capitalisation de l’argent nouvellement gagné dans l’achat d’éléments constants et variables supplémentaires. 

Mais ni les capitalistes, dont le seul but et d’acheter de façon productive pour dégager toujours plus de profit, ni les prolétaires, dont le pouvoir d’achat reste strictement limité par les nécessités de la reproduction du travail nécessaire, ne peuvent constituer une demande suffisante. Les capitalistes peuvent, certes, se vendre entre eux cette plus-value mais uniquement dans la stricte mesure où il se vendent des moyens de production. Or, la capacité pour les capitalistes produisant des moyens de production à vendre leur surproduit est totalement déterminé par la capacité des capitalistes produisant de simples moyens de consommation à acheter toujours plus ces moyens de production nouveaux. Mais c’est précisément ici que se joue l’impossibilité de la reproduction élargie puisqu’il n’existe aucune demande pour la plus-value représentée par les moyens de consommation pure et simple – en-dehors des marchandises de luxe[8]. Les couches improductives telles que les rentiers, les avocats, les professeurs, les fonctionnaires etc. ne peuvent pallier ce défaut puisque leur revenu, parasitaire, provient directement du salaire ou du profit absorbés par le paiement, l’intérêt, l’impôt, la rente, etc. 

Mais sur le marché, les marchandises disponibles n’ont pas écrit sur le front « surproduit », « capital constant », « variable », etc. Elles sont bien plutôt toutes indistinctes et se font concurrence de façon parfaitement homogène. Dans la fine analyse conceptuelle du capitalisme, il est clair que l’insolvabilité du marché provient de cette partie spécifique du produit social représentant la plus-value. Mais il s’agit en réalité d’une catégorie suprasensible qui échappe au regard empirique des agents du processus, de sorte que le sort du capital-marchandise excédentaire se répercute, de façon invisible, sur toutes les autres marchandises. Si alors nous demeurons dans la vision globale de la société, la surproduction inhérente à l’exploitation provoque donc une saturation de l’ensemble du marché, ou pour parler comme les cuistres de l’économie politique, « l’offre excède la demande », fatalement. Le produit social dans sa globalité est ainsi menacé par la crise et une immense partie, proportionnelle à la privation induite par l’exploitation du travail, demeure invendue et ne demande qu’à être jetée ou détruite. Cette pléthore de marchandises, invendables par essence, traduit alors l’impossibilité de poursuivre la reproduction élargie du Capital. S’ensuit alors une période de stagnation séculaire où aucune croissance réelle n’est possible, où l’économie est dans un marasme absolu et atteint le stade de sa borne historique infranchissable.

C’est ainsi que la contradiction inhérente à l’exploitation de notre système de production s’impose d’elle-même, impitoyable : l’exploitation économique des hommes supprime d’elle-même la demande dont elle a besoin pour son propre développement. En d’autres termes, la nécessité de l’accumulation et du développement accru des forces de production est rendue impossible par la vampirisation du travail vivant. Les capitalistes cherchent à faire toujours plus de profit – dont la seule source est l’extorsion de plus-value par le surtravail – mais, dans le même temps, sont confrontés à une crise de saturation du marché insoluble – dont la seule source est l’extorsion de plus-value par le surtravail – rendant ainsi impossible l’accumulation du Capital. D’un point de vue individuel, il est des capitaux en totale prospérité qui ne connaissent pas de crise majeure ou qui, lors de crises économiques globales, bénéficient au contraire d’une hausse inattendue de leur taux et masse de profit. Mais la société n’est pas à regarder du point de vue empirique des capitaux particuliers qui rencontrent plus ou moins de succès par rapport aux autres. La chose est plutôt à regarder dans son ensemble, au regard du Capital total, seule façon d’abolir la forme contingente que prennent illusoirement les crises économiques.

Le Capital est donc un rapport social infiniment contradictoire, basé sur l’expropriation générale de l’humanité et la recherche de nouveaux propriétaires. En cherchant à exploiter infiniment la vie des hommes dans la sphère de production, il rend, par le même coup, finie sphère de circulation. À la fois confiscatoire et vendeur, il cherche à la fois à exploiter la vente et à vendre l’exploitation.

C’est ici que la hausse de la composition organique reprend tout son sens, car la baisse du taux de profit ne fait pas que poursuivre son cours, elle adopte aussi une qualité toute nouvelle: elle se transforme en baisse absolue de la masse de profit. Le Capital devant en effet sans cesse voir sa part constante augmenter, ceci ne peut désormais se produire qu’au détriment de sa part variable puisque l’augmentation du Capital total, la reproduction élargie, est rendue impossible par la saturation du marché. Lorsque le Capital s’étendait sur la totalité du monde par la conquête impérialiste et colonialiste de débouchés nouveaux, les Capitaux constant et variable augmentaient tous les deux de façon absolue, même si la part variable diminuait par rapport à la part constante. Mais dans un monde clos où l’absence d’acheteurs rend la poursuite de l’accumulation impossible, l’un ne peut grandir sans faire mécaniquement diminuer l’autre car la valeur du Capital total ne peut plus croître, faute d’acheteurs. À terme, la répétition du même cycle surproductif, entraîne une aggravation de la saturation des marchés

On entend souvent dire ça et là que la contradiction ultime du capitalisme consisterait à produire à l’infini dans un monde fini, c’est-à-dire limité quant aux ressources naturelles. Mais la limite du Capital n’est pas la quantité de ressources à disposition, qui varie en fonction de la capacité à optimiser l’extraction de ces ressources et de la productivité du travail. La borne à laquelle se heurte la « production infinie », ou plutôt le développement infini des forces productives, c’est le marché capitaliste lui-même dont l’incapacité à réaliser l’auto-valorisation du capital productif est proportionnelle au taux d’exploitation de la force de travail.[9]

La baisse du taux de profit, en tant que développement des forces productives capitalistes mis en rapport avec l’exploitation qu’il engendre, n’explique pas par lui-même l’énigme du capitalisme décadent : le déficit. Comme telle, cette loi n’est qu’une asymptote strictement positive qui n’explique en rien les crises de l’ensemble, les pertes et les récessions que subissent de plein fouet la classe possédante. Elle exprime simplement le progrès de la productivité, d’un rapport de classe toujours plus machiniste en regard de son résultat propre, et non pas au regard de sa borne logique. Certes, de même que le développement des forces productives est la substance motrice de l’histoire, la baisse du taux de profit est la substance motrice de l’histoire capitaliste, ce qui la fait progresser vers sa fin ; derrière chaque évènement historique, chaque incendie social, chaque guerre, elle continue de travailler, silencieuse, profonde, implacable. Mais ce progrès doit être mis en rapport avec la limite des rapports de production capitalistes, et c’est seulement ainsi que la loi cesse d’être insignifiante et devient réellement offensive[10].

« C’est le capital lui-même qui fixe une borne à la production capitaliste, parce qu’il est le point de départ et le point d’arrivée, la raison et le but de la production et qu’il veut qu’on produise exclusivement pour lui, alors que les moyens de production devraient servir à une extension continue de la vie sociale. Cette borne, qui limite le champ dans lequel la valeur-capital peut être conservée et mise en valeur par l’expropriation et l’appauvrissement de la masse des producteurs, se dresse continuellement contre les méthodes auxquelles le capital a recours pour augmenter la production et développer ses forces productives. Si historiquement la production capitaliste est un moyen pour développer la force productive matérielle et créer un marché mondial, elle est néanmoins en conflit continuel avec les conditions sociales et productives que cette mission historique comporte. » (Marx)

A suivre…


[1] La théorie de la valeur-travail est toujours gênante pour une classe à la tête d’une société. Elle a d’abord été mise en lumière – de façon encore naïve et imparfaite – par la bourgeoisie en essor qui voulait alors mettre en évidence son caractère productif, par opposition à l’improductivité de l’ordre féodal en décomposition. Mais une fois parvenue au pouvoir, cette même classe capitaliste fut contrainte de nier l’évidence de la valeur-travail, puisqu’une telle compréhension révèle le caractère parasitaire d’une classe vivant sur le dos d’une autre. Accepter la théorie de la valeur-travail serait reconnaître l’improductivité, l’inutilité mais surtout l’aliénation que constitue l’existence même du travail et des classes sociales.

[2] Ce qui fait, à l’origine, de l’or ou de l’argent quelque chose précieux, c’est la grande quantité temps requise pour leur extraction. Ce n’est ni en raison d’un « consensus social », ni en rasion de sa rareté. Le travail présuppose la rareté puisqu’il a précisément pour fonction de produire ce dont on manque. La ressource rare n’est qu’une grande valeur possible. Elle ne devient réelle qu’à partir du moment où elle s’exprime en une grande quantité de temps élevée requise pour la chercher, l’extraire, la travailler et la mettre à disposition des consommateurs.

[3] Toute plus-value ou profit provient bien du travail social, dynamique capable de créer de la valeur nouvelle. Et se référer aux profits énormes que se font les magnats de la finance n’y change rien. En effet, supposons que l’on enferme dans une prison 10’000 spéculateurs du monde financier, sans qu’aucun d’eux ne travaille et n’ait un quelconque contact matériel avec l’extérieur. Ils pourraient alors continuer à s’échanger des valeurs existantes, de sorte que 5’000 d’entre eux s’enrichissent de 1000 $ chacun par exemple. Mais puisque la masse monétaire au sein de la prison reste la même, les gagnants se sont enrichis aux dépens des autres : ils n’ont créé aucune valeur nouvelle. Or, le travail présente cette vertu divine d’enrichir un groupe social sans que cela se fasse au détriment d’un autre. Notre société en prend vaguement conscience lorsqu’elle parle de « valeur-ajoutée », catégorie qui cependant prend en compte le travail dans la sphère des services, ne créant pourtant aucune valeur matérielle nouvelle.

[4] Le développement des forces productives est en effet une réalité qui s’observe en tout temps, à chaque époque historique et à chaque région, et même s’il ne se produit aucun développement technique, on peut tout de même observer un développement extensifdes forces productives (p.ex. l’essor démographique ou la coopération).

[5] « Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielle de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société » (Marx, Préface à la contribution à la critique de l’économie)

[6] Les partisans de la « politique de l’offre » prennent donc les choses à l’envers. Ce n’est pas de « l’absence d’offre » que résulte les crises mais justement de son excès en regard de l’exploitation sociale. Il y a toutefois, lors des crises, un amoindrissement réel de l’investissement du capital-argent dans la sphère productive. On préfère alors épargner que de poursuivre le cycle de valorisation nouvelle. Or, cette absence « d’offre » est justement due au marasme de la surproduction qui, apparaissant comme crise de suraccumulation, empêche les capitalistes d’investir à nouveau.

[7]Luxemburg, Rosa, L’accumulation du capital, Tome II, Ed. Maspero, Paris,1967, p.27

[8] Ce pour cette raison que la surproduction s’exprime avec toujours plus de vigueur dans les secteurs concernant la consommation improductive, les industries agro-alimentaire, textile ou automobile par exemple.

[9] À cet égard, il convient de rappeler que l’écologie, sous toutes ses formes, ne présente rien de révolutionnaire mais qu’elle est au contraire un moyen pour le Capital de garantir un rapport stable et durable avec ses ressources naturelles. C’est donc bien la preuve qu’il n’existe aucune contradiction fondamentale entre le capitalisme et l’environnement auquel il s’adapte et qu’il transforme. L’aporie véritable est interne au mode de production, il s’agit de la borne d’un rapport social de l’homme, pour l’homme, par l’homme.

[10] Dans un bref article – volontairement provocateur et polémique – que nous avons publié récemment, de nombreuses pseudo-critiques nous ont dépeints comme des « contre-révolutionnaires », des « fusilleurs du prolétariat » etc. Pourtant, si les auteurs de ces critiques suivistes étaient réellement ce qu’ils prétendent être, ils auraient compris la généralité la plus basique de la théorie communiste, à savoir que la révolution ne saurait éclater en seule raison du développement des forces productives mais de sa contradiction avec les rapports de production existants.

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