Le Nouveau Monde contre le Vieux Continent : chronique de 70 ans de guerre économique transatlantique

La mise à mort de la diplomatie française pro-arabe ou le Moyen-Orient comme terrain d’affrontement entre le Capital américain et le Capital européen

Aux sortir de la Seconde Guerre mondiale, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes devient un principe universel qui engendrera la montée des mouvements tiers-mondistes soutenus tant à l’Ouest par Washington, qu’à l’Est par Moscou, au détriment des anciennes puissances coloniales du Vieux Continent.

Lorsque l’Algérie, ayant initialement le statut de département français, entre en guerre contre l’occupant, Paris et Tel-Aviv se trouvent face à un ennemi commun : Nasser. Cela, en tant que ce dernier menaçait systématiquement de jeter dans la mer Rouge, les Juifs d’Israël, tout en haïssant la France, en tant qu’elle était l’ennemie du FLN algérien.

Ce sont ces raisons qui pousseront, dans un premier temps, au rapprochement entre la France et Israël. Notamment, lorsque qu’avec l’aide de Londres, ces deux pays fomenteront en coopération l’opération mousquetaire visant à renverser Nasser, au moment où dernier prit la décision, en 1956, de nationaliser le canal de Suez. Opération qui tournera au fiasco et qui sera condamnées tant par Moscou que Washington qui la qualifieront de néocolonialiste, après avoir exigé un cessez-le-feu.

Plus tard, le 5 juillet 1962, la France se voit amputée de l’Algérie devenue désormais indépendante. Dès lors, Tel-Aviv se tourne davantage vers Washington que vers Paris pour mener sa diplomatie et préserver ses intérêts en Afrique.

La France, quant à elle, désireuse d’incarner une Troisième voie entre Moscou et Washington, décidera de mener une politique étrangère pro-arabe, pour compenser la perte de l’Algérie, riche en pétrole. C’est ce qui amènera de Gaulle à adopter une politique de neutralité française durant la Guerre des Six Jours de 1967. Au mois de novembre de cette même année, les relations diplomatiques franco-israéliennes seront rompues par Paris qui entamera en même temps un rapprochement politico-économique avec la République islamique d’Irak, à partir de 1968.

Alors que ce pays avait pris la décision de nationaliser ses entreprises pétrolières, les différents accords conclus entre le gouvernement irakien et les industries françaises de l’époque, Elfe et Total, préservaient les intérêts pétroliers de Paris en Irak. En contrepartie, les industries françaises vendaient à l’Etat irakien, toute une série d’armes que l’URSS se voyait dans l’incapacité de lui fournir. De ce fait, l’Irak était devenu pour la France son premier partenaire commercial dans la région du Moyen-Orient

Cette relation privilégiée qu’entretient Paris avec Bagdad déplaira grandement à Tel-Aviv et Washington, qui à cette époque, dépeignent ce pays comme une menace pour le monde dit libre, dans la mesure où il serait un suppôt de l’URSS.

Toutefois, cette politique pro-arabe et plus particulièrement pro-iraquienne sera poursuivie par les successeurs du Général de Gaulle jusqu’à Jacques Chirac.

C’est dans cette même optique que l’Ayatollah iranien Khomeni sera accepté comme réfugié politique en France, avant de retourner en Iran, à bord d’un avion de la compagnie Air France, dans la cadre de la révolution islamique de 1979, conduisant au renversement du Shah Muhammad Rizā Shāh Pahlevi soutenu par Washington. Pays au sein duquel le secteur automobile français détient de très importantes parts de marché.

En 1990, lorsque survient la première guerre du Golfe, à la suite de l’invasion du Koweït, ce pays riche en ressources pétrolières, par les armées irakiennes, mettront une première fois à mal les relations franco-irakiennes. Washington, afin de donner une justification humanitaire à la Coalition appelée à bouter Saddam Hussein hors du Koweït, utilisera le faux témoignage d’une femme se faisant passer pour une infirmière koweitienne. Il s’agit de la fameuse affaire des couveuses. Il s’agissait en réalité d’une histoire aussi fantaisiste que la trilogie du Seigneur des Anneaux rapportée par la fille de l’ambassadeur du Koweït aux Etats-Unis, et conçu par l’agence en charge de la supervision communicationnelle de la CIA et du Pentagone, le Rendon Group.

En 2001 interviennent les attentats du 11 septembre, où à New York, deux avions détournés détruiront trois édifices… Cet événement servira aux Américains de détonateur pour mettre en place la doctrine qui depuis longtemps se trouvait dans les tiroirs du Pentagone, celle de la guerre préventive. Ce qui conduira au renversement définitif du régime de Saddam Hussein.

En effet, après avoir envahi l’Afghanistan le 7 octobre 2001, deux ans plus tard, les Américains réattaqueront l’Irak en exploitant le souvenir traumatisant des attentats du 11 septembre, afin de terminer ce qu’ils n’avaient pu faire dix ans plus tôt, renverser définitivement le régime de Saddam Hussein. Cette fois-ci, sur la base d’un double mensonge présentant l’Irak comme étant à la fois allié d’Al-Qaïda et détenteur d’armes de destructions massives.

C’est à cette occasion que les tensions entre la classe capitaliste françaises et la classe capitaliste américaine seront rendues saillantes. La France refusera d’entrer en guerre avec l’Irak, son principal partenaire commercial au Moyen-Orient. Non sans déclencher la colère des Américains qui entameront à la suite de cela une longue campagne de french-bashing, vis-à-vis de cet allié insoumis, dont les Etats-Unis attendaient, tout comme à l’époque de la dite Guerre Froide face à la menace soviétique, davantage spectaculaire que réelle, une stricte soumission.

Après avoir renversé le régime de Saddam Hussein à Bagdad et détruit les intérêts français dans ce pays, « l’Administration Bush décida de punir la France et l’Allemagne en les excluant des contrats de reconstruction en Irak en décembre 2003[1]. » Deux nations qui à cette occasion qualifiait les Etats-Unis comme une hyperpuissance devenue folle. En réalité, ce qu’ils font est tout à fait rationnelle dans le cadre de la concurrence capitalistique américano-européenne.

Une décennie après la fin de l’Irak de Saddam Hussein, le 9 avril 2003, le Fiancial Times révélait le fait qu’un grand nombre d’entreprises américaines avaient réalisé des bénéficies s’élevant à plusieurs milliards de dollars en investissant dans la reconstruction de l’Irak post-Saddam Hussein, notamment la société américaine active dans la construction, l’ingénierie et la milice privée, KBR.

Plus récemment, l’embargo imposé une première fois par les Américains sur le régime des Mollahs iraniens en 2012 par l’administration Obama et une seconde fois en 2018 sous celle de Trump, mettront terriblement à mal le secteur automobile français où Peugeot réalisait 30% de ses exportations. Pays où il était implanté depuis des temps antérieurs à la révolution islamique d’Iran de 1979. Le fabricant allemand Volkswagen était également en train de réfléchir à s’implanter dans cette région. A la suite des menaces de rétorsions contre les entreprises non-iraniennes qui ne se respecteraient pas l’embargo à l’encontre de l’Iran, étant donné les intérêts de Total aux Etats-Unis, la France se soumettra à la volonté américaine et se retirera d’Iran. L’Allemagne, elle aussi, abandonnera l’idée de faire implanter Volkswagen dans ce pays. Ce qui fera perdre aux groupes français Peugeot PSA ses parts de marchés en Iran, soit 30% de ses exportations.

Plus globalement, les sanctions économiques ou les incursions américaines menées au Moyen-Orient s’inscrivent dans une logique visant à réduire l’influence et les intérêts économiques dans cette région, initiée par la politique étrangère pro-arabe du général de Gaulle au profit des intérêts du Capital américain et de ses alliés britanniques.

20 ans après l’invasion américaine de l’Afghanistan, voilà que les Etats-Unis décampent du pays en « abandonnant » leurs propres armes aux Talibans ayant repris Kaboul, cela non sans manquer d’omettre de prévenir leurs alliés européens présents également sur le territoire. Fuite qui correspond davantage à un redéploiement militaire stratégique sur d’autres fronts.

Car tant la Russie que la Chine avaient un certain intérêt à ce que les armées américaines s’attèlent indéfiniment à batailler en Afghanistan, territoire extrêmement montagneux et difficile à contrôler. En laissant ce pays au bord d’un potentiel chaos, les armées américaines peuvent désormais se redéployer en Europe de l’Est, aux portes de la Russie ainsi que dans la région du Pacifique où l’armée chinoise tend à être de plus en plus présente. Car tels sont désormais les deux nouveaux dangers spectaculaires mis en avant par le Capital américain pour continuer sa guerre à mort contre le Capital européen par d’autres moyens : la menace spectaculaire sino-russe…

A suivre…


[1] Meunier, Sophie. « Quel est l’impact économique des tensions transatlantiques ? », Politique étrangère, vol. , no. 1, 2009, pp. 87-101.

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