L’Occident, le clitoris et le destin universel de la femme
La gauche est incohérente, car elle renie unilatéralement l’identité qui constitue la matrice de ses revendications ; la droite est incohérente, car elle critique les revendications qui découlent naturellement de l’identité qu’elle défend. Être de gauche comme être de droite, c’est s’enfermer dans une dynamique binaire et partisane qui nous empêche de voir la totalité d’un problème et, par conséquent, sa vérité. Sur bien des sujets, la gauche comme la droite tirent la couverture à elles, au lieu de chercher simplement à savoir ce qui est vrai.
Un des champs politiques sur lesquels s’opère cette opposition de misère est le féminisme. La gauche est plutôt féministe mais refuse, par idéologie antiraciste, d’assumer son opposition de fait au patriarcat extra-européen ; la droite est plutôt antiféministe, mais ne comprend pas que ce rapport spécifique aux femmes est en continuité avec ce passé occidental qu’elle glorifie. (1)
L’Europe, et plus précisément l’Occident, est la terre du progrès et de l’auto-renversement permanent. On n’y compte plus les innombrables bouleversements et révolutions. Le féminisme hérite de cette dynamique propre au génie occidental. Pour commencer, alors que dans toutes les civilisations proto-capitalistes – y compris l’occidentale – le genre se définissait par l’organe reproducteur (et non sexuel), l’Occident moderne est parvenu à un tel degré de rationalisme, qu’il a divisé le sexe féminin en trois parties pour faire de l’une d’entre elles, le clitoris, un moyen de revendication sociale et politique. Le clitoris de la femme est érigé et reconnu en tant que symbole d’émancipation féminine, au moment même où tant de femmes sont encore excisées dans d’autres pays.
Il faut dire que le sexe de la femme présente une différence majeure avec celui de l’homme: chez ce dernier, les fonctions urinaire, reproductrice et purement sexuelle se confondent dans un même organe, le pénis. Chez la femme, ces trois fonctions sont distinctes, ce qui met en évidence le clitoris comme un organe à l’identité propre. Le clitoris est exclusivement dédié au plaisir ; il n’a d’autre fonction que la jouissance. Ultra-sensible, sa partie externe contient plus de 10 000 terminaisons nerveuses. Par son orientation vers l’extérieur, il s’expose, rendant ainsi le plaisir de soi accessible à l’autre. Parmi tous les médiums par lesquels le contact humain peut accomplir sa bonté, cette zone est la plus significative. Elle ne sert ni à survivre ni à produire quoi que ce soit. En un mot, le clitoris est l’organe pur de l’amour et de la liberté.
D’où son obscénité. Les lignes qui précèdent mettront peut-être mal à l’aise certains lecteurs, mais la définition du clitoris comme organe pur de l’amour de base sur des critères objectifs. Nos sociétés modernes — même en l’Occident le plus progressiste — ne se sont pas encore émancipées des vieux tabous hérités de l’austérité religieuse. Bien sûr, les féministes ont raison de dénoncer l’excision comme une mutilation patriarcale. Une femme excisée n’est-elle pas moins susceptible de forniquer et de tromper, une fois sa jouissance sexuelle ainsi annihilée? N’est-ce pas un avantage pour son mari, lequel aura la garantie de posséder une femme vierge et fidèle, aussi pure que chaste ?
Dans un monde où la sexualité est reniée ou, du moins, subordonnée à la procréation, il est naturel qu’un organe exclusivement consacré à la jouissance soit embarrassant. Les filles ayant été si longtemps, et si inextricablement, des mères en devenir, c’est avant tout l’usage de leur organe reproducteur — et non de leur organe sexuel — qui déterminait leur féminité. Dans toutes les sociétés patriarcales, c’est-à-dire dans presque toutes les sociétés, elles se définissaient par leur matrice, selon une formule que l’on adore ressasser : « la femme était tout entière dans son utérus ». Une femme qui n’accomplissait pas ce destin physiologique, c’est-à-dire qui n’engendrait pas d’enfant, ne pouvait être qu’honnie, marginalisée, voire condamnée. Dans les sociétés traditionnelles, une femme est soit une mère, soit une prostituée ; elle est rarement autre chose. En érigeant le clitoris en symbole de revendication, les féministes ont donc revendiqué la possibilité pour les femmes d’être considérées autrement : d’être considérées comme des personnes en général, et non comme comme un simple ventre. Le féminisme a pour mission historique de séparer la féminité de la femme. Nous y reviendrons.
Il va sans dire que toute la portée de ce message a été incomprise par un public qui s’effarouche bêtement devant ce symbole clitoridien, qu’il juge impudent et gratuitement provocateur. Il est même probable qu’une bonne partie des femmes qui le brandissent en manifestation ignore elle-même toute la profondeur du geste. Comme dans tout mouvement social d’importance historique, les revendications dépassent souvent ceux qui les portent.

Dans les pays extra-occidentaux, la cause féministe n’est défendue que timidement. Non seulement le féminisme y a émergé plus tard, mais il apparaît souvent comme une problématique importée, c’est-à-dire occidentale, comme si ces revendications ne concernaient que les blondes aux yeux bleus. En Afrique, on repousse volontiers le féminisme comme s’il ne s’agissait que d’une affaire de Blancs. Pour mesurer la force avec laquelle ces revendications sont rejetées hors d’Europe, il faut se rappeler que ce continent a colonisé le reste du monde et que, dans le contexte postcolonial, un anticolonialisme primaire tend à voir dans toute importation idéologique une ingérence étrangère. Pour de nombreux Africains ou Asiatiques, notamment pour ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change, résister au féminisme reviendrait aussi à résister à l’influence du « néocolonialisme occidental ». Pourtant, le féminisme n’est pas une création contingente de l’Occident. Il exprime une possibilité inscrite dans toute société humaine, et dont l’Europe n’a été que le premier laboratoire historique. On voit donc mal pourquoi le féminisme ou, du moins, l’émancipation sociale des femmes, n’est pas appelé à surgir partout ailleurs.
Le dimorphisme sexuel
Une des revendications féministes est l’égalité des sexes. Beaucoup jouent sur l’ambiguïté des mots en répondant que c’est la nature elle-même qui a créé cette inégalité. Mais c’est avant tout une égalité juridique et salariale que revendiquent les féministes. Il n’a jamais été question de donner un zizi aux femmes et un vagin aux hommes.
Pourtant, malgré le caractère exclusivement social de ses revendications d’égalité, l’inégalité des sexes repose bel et bien sur une inégalité biologique propre à l’espèce humaine. Certains ont beau nier cette évidence absolue en affirmant que les différences hommes-femmes sont toutes conventionnelles, que ce sont des « constructions sociales », le fait est que la propagande patriarcale, aussi circonstancielle fût-elle, repose sur une longue domination masculine qui remonte à la nuit des temps. Ainsi, si l’émancipation des femmes paraît être le destin universel de l’humanité, le patriarcat en est indubitablement l’origine.
Mais les humains eux-mêmes ont cette fâcheuse tendance à montrer ce qui est naturel – la différence homme-femme par exemple – comme quelque chose de conventionnel. Ce conventionnalisme serait drôle s’il ne faisait pas en même temps de certaines choses réellement conventionnelles – la marchandise et l’argent par exemple – des réalités naturelles et éternelles. Pour la gauche, le genre est une construction sociale ; mais pour la droite, la marchandise et l’argent sont naturels. Ainsi, gauche et droite se rejoignent dans l’inversion du réel.
En tous cas, malgré ce déni de l’origine biologique du dimorphisme sexuel, ces différences sont absolument évidentes, indubitables et faciles à prouver pour quiconque connaît un tant soit peu le sport, l’histoire et même la vie en général… On a beau dire: « si les femmes sont moins fortes ou moins performantes que les hommes dans de nombreux domaines (si ce n’est tous), c’est parce qu’elles ont été reléguées au second plan par le patriarcat qui les a assignées aux tâches domestiques et à la passivité » ; on a beau le dire, cela n’explique pas pourquoi ce sont les hommes qui ont imposé le patriarcat aux femmes et non les femmes qui ont imposé un matriarcat aux hommes. C’est parce que, dès les origines de l’humanité, le dimorphisme sexuel existait déjà et que la domination masculine était déjà installée qu’elle a pu se maintenir, se développer à travers les continents et les époques et qu’elle s’est instituée à travers des rites, des croyances et des symboles.

Certains conventionnalistes vont même jusqu’à avancer que le dimorphisme sexuel lui-même serait une création sociale. On est allé jusqu’à dire que la différence de taille entre les hommes et les femmes s’expliquait par la privation de nourriture des femmes par les hommes, ces derniers ayant le contrôle sur les produits de la chasse et donc de la protéine animale. (2) Mais une majorité d’anthropologues s’accordent plutôt à dire que le dimorphisme sexuel chez l’être humain remonte aux grands singes, et s’expliquent par le fait que les mâles, sans cesse en concurrence entre eux, développent des caractères spécifiques qui leur permettent d’accéder aux femelles plus facilement. Ce dimorphisme induit par la pression et la compétition des mâles entre eux n’est pas réservée aux grands singes et concerne de nombreuses espèces animales.
Mais quand bien même on changerait d’avis pour penser que, finalement, ce dimorphisme s’expliquerait bien par une construction sociale, cela n’expliquerait rien, car il faudrait encore comprendre pourquoi ce sont les hommes qui sont parvenus à imposer une certaine construction aux femmes et non l’inverse.
Mais il faut toutefois admettre qu’il y a une part de causalité historique dans le dimorphisme sexuel. Tout le monde sait qu’avec le développement matériel des sociétés, les personnes qui y vivent grandissent, et que c’est pour cette raison que les plus grands hommes vivent en Occident. Mais malgré cela, la différence de taille entre les hommes et les femmes s’accentue dans les pays développés. Autrement dit, si les femmes des pays développés sont plus grandes que les femmes des pays sous-développés, elles sont néanmoins, par rapport aux hommes, encore plus petites. En d’autres termes, la différence de taille entre un homme et une femme est encore plus grande en Europe qu’ailleurs. Non seulement ce dimorphisme sexuel demeure mais il s’accentue, ce qui prouve une chose : malgré la critique féministe de l’élite, malgré le tapage médiatique, les hommes et les femmes ne sont pas prêts d’arrêter leurs vieilles habitudes patriarcales. Par la sélection sociale et sexuelle, les petites se reproduisent avec les grands. Qu’y a-t-il de plus dérangeant qu’une femme immense et, pis encore, qu’un homme minuscule? En un mot, bien de l’eau coulera sous les ponts avant que les mentalités ne changent ; quant à ce dimorphisme sexuel, qui remonte à si longtemps, peut-être ne disparaîtra-t-il jamais.
(1) Certains rétorqueront que le féminisme peut être de droite et citeront l’exemple du collectif némésis. Mais ce genre de collectif n’est qu’une tromperie qui s’ignore, un anti-immigrationnisme déguisé avec une jupe. Le féminisme a toujours eu pour vocation d’émanciper la femme de l’oppression masculine en général, et non pas ses formes africaines, arabes ou autre. Proposer la rémigration pour le salut de la femme, c’est proposer une solution raciale à un problème de genre. Autrement dit, c’est subsumer le problème de genre au problème civilisationnel. Le collectif Némésis aurait pu être réellement féministe s’il avait, parallèlement à ce probleme, critiqué le patriarcat blanc.
(2) C’est la thèse de Priscille Touraille, auteure fort intéressante par ailleurs.