Le devoir de pleurnicher (à propos des réparations pour l’esclavage)

La propagation rapide d’un langage falsifié est une dynamique propre aux démocraties capitalistes. Rien n’est ainsi plus trompeur que l’emploi du terme de « réparations » pour désigner les rackets politiques et les extorsions financières auxquels se livrent certaines communautés organisées afin de capitaliser sur la mémoire collective. Comment serait-il possible de réparer un traumatisme, des pogroms, des génocides à l’aide d’une vulgaire somme d’argent ? Peut-on réellement racheter un massacre avec une certaine quantité de marchandises ? Cela ne révèle-t-il pas plutôt que cette pleurnicherie relève de l’escroquerie ? Les Noirs qui demandent réparation ne s’en cachent pas d’ailleurs : si les Juifs ont eu droit à de l’argent, pourquoi pas nous? Et comment leur donner tort, dans une société où l’on passe si vite de Hitler au pyjama rayé, puis du pyjama rayé à la collecte de fonds? Bien sûr, tous les Noirs du monde entier n’ont pas la moitié de l’influence politique des institutions juives. À cet égard, Macron a bien rappelé à Taubira qu’il ne fallait surtout pas hiérarchiser les souffrances ; en effet, cette hiérarchie a déjà bien été établie et rien ne saura jamais être pire que la terrible Shoah. Mais qu’a-t-on réparé, au juste, avec l’argent allemand? 

Il est vrai que cette manière de rançonner n’est pas nouvelle. Dans la longue histoire des affrontements militaires, il est récurrent que le vainqueur impose au vaincu un tribut qu’il déguise en « indemnités », et ce bien avant que les Allemands (encore eux…) ne dussent payer, à la suite de la Première guerre mondiale, des « réparations » d’un montant absurde. Mais à la différence des extorsions du passé, les indemnités exigées par les escrocs du présent s’appuient sur un puissant fond moral. Autrefois, les pouvoirs politiques savaient, de part et d’autre, qu’une « réparation » n’était souvent qu’une prédation financière recouverte d’un vernis justicier. Aujourd’hui, la morale est devenue si envahissante et les responsables politiques si dépendants des capitaux privés que l’on en est venu à réellement croire, jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir, que l’on extorque pour « réparer ».

C’est pour cette raison que même ceux qui critiquent la pleurnicherie sur l’esclavage et la demande de réparations n’arrivent pas eux-mêmes à s’émanciper de la moraline politicarde. Quand on lui parle de réparations postcoloniales, l’identitaire s’indigne. Un de ses principaux arguments consiste à dire que ce n’est pas lui-même mais ses ancêtres qui ont profité de ces institutions, en une lointaine époque aujourd’hui révolue. Il n’en serait donc ni le responsable, ni le bénéficiaire. Il en va de même pour l’Afrodescendant. N’ayant pas connu lui-même la servitude, il serait déplacé de sa part de demander des réparations financières, et ce d’autant plus qu’il est souvent citoyen d’un pays occidental, ce qui le place davantage du côté des incriminés que des victimes. D’ailleurs, si l’on s’acharne à faire porter aux Français d’aujourd’hui les crimes d’hier, et qu’on pousse cette logique jusqu’à son terme, les Africains sont alors forcés d’admettre qu’ils sont redevables aux Blancs de leur avoir construit des infrastructures, de leur avoir fait connaître le manioc et Jésus-Christ.

Autrement dit, chacun s’identifie ou se différencie du passé en fonction du contexte qui l’arrange.

Quand on lui montre la cruauté du passé français, l’identitaire instaure donc une rupture entre ses ancêtres et lui-même, il distingue et sépare très nettement le présent du passé. Mais pourtant, il fait exactement le contraire lorsqu’il s’agit d’exalter le génie français, ses inventions, toutes ses contributions matérielles et ce qu’il appelle « le rôle positif de la colonisation ». « Nous » avons apporté la civilisation en Afrique, « nous » y avons construit des routes et des hôpitaux, etc. À cet instant, il n’y a plus rupture mais continuité absolue : l’identitaire se lie avec son passé national et même l’ensemble de sa « race blanche indo-européenne » comme si tout ceci ne formait plus qu’un seul et même être. 

Cependant, d’un point de vue strictement géopolitique et stratégique, la France aurait intérêt à considérer les excuses et les réparations comme un investissement de long terme destiné à consolider ses partenariats commerciaux. Comment peut-on sérieusement se dire souverainiste tout en refusant ce type de calcul ? L’homme politique intelligent sera précisément celui qui parviendra à s’attirer la sympathie de ses partenaires africains comme celle de la gauche de son propre pays, tout en servant les intérêts économiques de la France.

Mais lorsqu’on va au fond des choses, c’est un problème beaucoup plus ancien auquel l’Europe demeure confrontée. Héritière d’un passé à la fois glorieux et cruel, elle est sommée de s’en affranchir sans jamais cesser de l’assumer.

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