Temps, Accélération et Émancipation

L’absurdité qui consiste à exploiter le prolétariat mondial dans l’unique but de faire toujours plus de profit et, dans le même temps, à vendre un maximum de produits – pourtant issus de cette même exploitation – à ce même prolétariat, telle est l’aporie mortelle du capitalisme, ce qui fait de lui un mode de production impossible par nature. L’histoire mondiale du capital, du Moyen Âge jusqu’à l’époque actuelle n’est rien d’autre que le processus par lequel cette loi létale est vérifiée…

Autrement dit, le mode de production basée sur l’extorsion de plus-value est déjà mort puisqu’il va mourir ; ce n’est, en fin de compte, qu’une question de temps. Si nous poussons plus loin, le développement du capital est le développement historique de la contradiction explosive entre l’inhumanité accomplie et le devenir-accomplissement de l’humanité, et les périodes de crises constituent les stades historiques où ce conflit essentiel – que la propagande médiatique présente comme un simple conflit “capital-travail” – est parvenu à un degré de tension trop élevé, engendrant ainsi une effervescence sociale.

En somme, la crise est la manifestation de l’impuissance du capitalisme à pouvoir tirer profit de l’exploitation du travailleur salarié. Voilà, ce qu’il faut surtout et avant tout intégrer lorsque l’on aborde le sujet de l’accélération sociale, car un tel phénomène n’est en rien hasardeux : il s’inscrit, au contraire, pleinement dans le processus nécrologique de l’accumulation de plus-value. Ainsi, les lois d’accélération de la société capitaliste ne sont rien d’autre que les lois d’accélération de sa mort inéluctable…

L’accélération sociale

À notre époque actuelle, au sein des présentes conditions de production, hommes et choses paraissent, sans cesse, plus rapides. Les prolétaires modernes, dans leur vie quotidienne, sont toujours plus pressés par le fouet de la rentabilisation accélérée, et par la dure nécessitée du “tout faire de plus en plus vite”. Un homme est d’autant plus reconnu qu’il parvient à effectuer un nombre d’opérations toujours plus élevées, dans une quantité de temps toujours moindre. Il s’ensuit corollairement que plus une personne apparaît comme nonchalante dans ses faits et gestes, plus elle est considérée comme improductive et superflue – quand elle n’est pas simplement honnie.

Mais ce processus d’accélération ne s’applique pas seulement à la vie quotidienne: la société elle-même, dans son ensemble, présente des cycles de renouvellement toujours plus brefs. Ainsi, Marx et Engels ne s’étaient pas trompés lorsqu’ils écrivaient, dans le Manifeste, : « Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée. »

Par ce propos, les deux communistes ne voulaient pas simplement dire que le capital est un rouleau-compresseur froid qui détruit les traditions ancestrales à mesure qu’il se développe, mais aussi que ce développement lui-même ne cesse de détruire aussitôt ce qu’il a nouvellement produit, afin d’établir de nouvelles bases sociales plus rentables et ainsi de suite. Ainsi la société contemporaine paraît de plus en plus mobile et instable.

La science, en tant que matraque propagandiste du pouvoir, a coutume de se figurer la société comme un agrégat de sphères autonomes (travail, communication, mode, sports, transports, etc.) simplement connectées entre elles par un vulgaire jeu d’influences réciproques. De cette vision fausse du séparé découlent nécessairement des analyses étroites qui, lorsqu’elles constatent que toutes ces sphères sont soumises en même temps à un processus d’accélération constant, tentent artificiellement d’y établir un lien alors que ces sphères particulières ne sont que des moments de la même dynamique du système de production lui-même.

Tout aussi unilatérale est le propos réactionnaire qui désigne une accélération du “monde en général”, sans expliquer les différents moments dans lesquels elle se manifeste. Ce genre de propos abstrait se borne à constater l’accélération “de toutes choses”, mais ne fournit ni son analyse, ni ses causes concrètes. C’est ce que nous ferons ici succinctement.

L’accélération sociale de la vie se pose en trois moments distincts, relatifs aux trois aspects de la vie soumise au capital : la sphère de production, la sphère de circulation, la sphère de consommation. Mais il serait fastidieux et inutile de réexpliquer ici, dans les détails, les raisons pour lesquelles la vie dans son ensemble s’accélère ; en effet, ces raisons ont déjà été fournies à plusieurs reprises, d’une manière largement satisfaisante, dans divers écrits fondamentaux qu’il serait très difficile d’égaler[1]. C’est pourquoi nous en dégagerons simplement les principes fondamentaux.

L’accélération dans la sphère de production

Comme chacun sait, le but de tout capitaliste propriétaire d’une entreprise industrielle, c’est de faire le plus de profit possible ; il s’est assujetti une production déterminée en usurpant les moyens de production et doit maintenant tout mettre en œuvre afin que l’exploitation du procès de production soit rentable, c’est-à-dire qu’il extorque la plus grande masse de plus-value possible au travail vivant qu’il exploite. Or, le capitaliste n’est pas le seul à faire ce qu’il fait : il doit faire face à d’autres capitalistes tout aussi voraces, tout aussi voués à spolier le plus grand nombre de plus-value possible. Il en résulte alors une concurrence acharnée où chaque capital dominant un procès de production déterminé est contraint d’augmenter sa productivité, c’est-à-dire d’employer sans cesse plus de machines par rapport au nombre de travailleurs employés. Cette hausse constante de la productivité (aussi appelée hausse de la composition organique) est indispensable à qui veut être compétitif sur le marché, car la valeur – et donc le prix – d’une marchandise est déterminée par le temps socialement requis à sa production. Ainsi, sous l’action de la concurrence, le procès de production capitaliste tend constamment à produire toujours plus de produits en un laps de temps toujours plus bref, afin que le prix des marchandises soit le plus bas, le plus compétitif possible.

De tout ceci résulte la frénésie contemporaine du monde du travail – qui n’est rien d’autre que le monde du travail salarié – où chacun se voit constamment pressé par la nécessité de rentabiliser à très grande vitesse. Dans la sphère de production, non seulement le travailleur est soumis au rythme froid et implacable des machines, mais en plus il doit lui-même s’infliger une pression croissante, s’activer avec toujours plus d’intensité s’il ne veut pas être considéré comme improductif et licenciable. « (…)Un homme d’une heure vaut un autre homme d’une heure. Le temps est tout, l’homme n’est plus rien ; il est tout au mieux la carcasse du temps[2]. »

Quand cet esclave moderne qu’est le salarié est parvenu, dans son esprit stressé, à son point de saturation, il tombe alors en dépression et devient totalement improductif. Il est alors capital pour l’industrie pharmaceutique, elle aussi en proie à la concurrence de la marchandise égoïste, de tout mettre en oeuvre pour faire gober à cette âme perdue toute la chimie médicamenteuse qu’elle pourra lui facturer par la suite.

L’accélération dans la sphère de circulation

Le capital industriel ne peut se contenter à spolier mesquinement l’ouvrier du fruit de son travail ; encore faut-il qu’il puisse réaliser cette exploitation objectivée, c’est-à-dire transformer en argent le produit qui la contient en vendant ce dernier à sa valeur. En effet, ce qui intéresse le capitaliste industriel – tout comme le marchand en général – ce n’est pas la qualité du produit proprement dite mais son contenu social de valeur d’échange qui lui permettra de générer un profit par sa vente… La réalisation de ce profit présuppose donc la circulation des produits, du lieu de leur production jusqu’au lieu de leur vente. Une fois cette vente effectuée, l’argent perçu en son échange sert généralement à rémunérer les divers agents du procès de production ainsi qu’à reproduire, de manière élargie, la même production. Par conséquent, tout le temps pendant lequel la marchandise circule afin d’être vendue, est du temps perdu, car il s’agit pareillement de tout le temps pendant lequel la plus-value n’est pas encore réalisée et ne peut donc pas retourner dans la poche de l’investisseur afin que celui-ci investisse encore et encore…

En conséquence, il y a tout intérêt, pour une industrie capitaliste déterminée, à ce que ses produits soient vendus le plus vite possible afin que la plus-value revienne rapidement dans la poche du capitaliste. Plus ce dernier parvient à accomplir ce cycle de rotation de façon vive et intense, plus il peut faire accroître son capital rapidement et faire ainsi sérieusement concurrence aux autres capitaux. En d’autres termes, il faut que le moment où le produit du travail entre dans la sphère de circulation et le moment où il en sort, soient le plus proche possible l’un de l’autre dans le temps, ou encore, ce qui est la même chose, que l’intervalle entre la sphère de production et la sphère de consommation soit la plus brève possible…

Or, il est évident que les moyens matériels par lesquels les marchandises se meuvent d’une usine jusqu’à leur destination sont directement issus de la production industrielle elle-même. Les trains, les camions, les cargos, etc. sont des moyens de transport engendrés dans un procès de production déterminé et qui reflètent un certain stade du développement de la productivité. La sphère de production détermine donc la sphère de circulation. C’est donc parce que le cœur de la vie des hommes (c’est-à-dire la production organisée), en s’appropriant les forces de la nature, ne cesse de hâter son propre développement endiablé que les hommes et leurs objets se meuvent avec toujours plus de frénésie, que les gens sont toujours plus pressés, stressés, …

L’accélération dans la sphère de consommation

La consommation est le moment où l’homme retrouve sa liberté, car il peut disposer librement des objets avec lesquels il entre en relation. D’ailleurs on désigne ordinairement par “temps libre” le moment où l’homme asservi au salariat a fini son travail, dans le secteur de la production comme dans celui des services. Ainsi, les salariés d’aujourd’hui désignent eux-mêmes le mal-être qu’ils endurent au cœur de leur propre activité servile. Mais ils trahissent, par le même coup, l’état lamentable de l’individu moderne qui se sent esclave quand il travaille et affranchi quand il jouit du maigre revenu que lui procure ce travail, ce qui signifie qu’il ne connaît la jouissance qu’à partir du moment où il ne pratique plus son activité principale. Curieuse espèce que cet animal pour lequel la jouissance s’arrête là où commence le déploiement de sa force !…

Or, il est évident que le domaine de la consommation ne se tient pas “à côté” des deux autres terrains susmentionnés (production, circulation) mais leur est bien plutôt dépendant. La consommation et la production sont inextricables, non seulement par le fait que nous consommons des objets produits, mais aussi parce que cette consommation a pour principe de reproduire la force productive de l’homme, en tant que consommation productive. Toute consommation est production, toute production est consommation… Le mode de consommation est donc entièrement déterminé par le mode de production ; la consommation n’est rien d’autre que la production qui accomplit son cycle en se consommant elle-même. C’est ainsi que la consommation moderne, du fait que les objets consommés sont eux-mêmes des machines ultra-rapides et performantes, est devenue aussi machiniste que ces moyens matériels par lesquels elle pourra assouvir le désir effréné du consommateur contemporain. La consommation, en tant qu’instant de consommation du produit aliéné selon un mode déterminé, est la brève durée pendant laquelle l’objet aliéné retrouve son unité avec le sujet créateur (l’homme), et où celui-ci cesse partiellement d’être aliéné en effectuant ses loisirs. Il est alors logique que la consommation des objets produit mécaniquement soit tout autant mécanisée.

On comprend alors que des phénomènes tels que les forums internet, les réseaux sociaux, les sites de rencontre, Tinder et consort, soient à la mode et prolifèrent de façon croissante, étant donné ce rapport d’influence réciproque entre la consommation et la production, toutes deux en proie à la mécanisation et à l’accélération… La volonté de toujours vouloir tout faire plus vite, la boulimie contemporaine des expériences accumulées, l’accélération intégrale du rythme de vie, la perte progressive du sommeil[3], … tout cela est la même chose, sous des aspects différents. Nous ne développerons même pas l’exemple qui vaut n’importe quelle explication : le drive-in funéraire.[4]

[1] La plus importante est celle de Karl Marx : le Capital, notamment les livres 1 et 2 où Marx développe complètement les raisons pour lesquels le capital doit s’accélérer avec toujours plus d’intensité.

[2] Marx, Karl, Misère de la philosophie, édition Payot & Rivages, 1996, p.84

[3] Bien que le sommeil ne soit pas à proprement parler de la consommation – puisqu’il est le moment où l’homme retourne en soi-même, sans relation consciente avec les objets qui l’entoure – il est le processus par lequel le prolétaire consomme son lit. Or, une étude scientifique récente (Manfred Garhammer, Wie Europäer ihre Zeit nutzen. Zeitstrukturen und Zeitskulturen im Zeichen der Globalieserug, Éditions Sigma, Berlin, 1999.) nous informe que la durée moyenne du sommeil européen a baissée de deux heures depuis le XIXe siècle, et de 30 minutes depuis les années 70. Pourtant, il a été prouvée à maintes reprises que la durée et qualité sommeil ont joué un rôle central dans la transformation du singe en homme, et qu’il continue d’être essentiel au développement et à la préservation des fonctions cérébrales.

[4] Le concept du drive-in funéraire est simple. On reprend le principe des fast-foods qui vendent leur nourriture sans que le client ait besoin de sortir de sa voiture (comme dans le cas du McDrive par exemple), sauf qu’à la place de la nourriture, ce sont des cercueils qui sont vendus ainsi…

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