Ce sujet constitue l’occasion de traiter deux questions aussi épineuses qu’importantes (la question juive et la souffrance noire), et auxquelles l’hystérie partisane, jointe à la propagande du pouvoir, est toujours incapable de donner une réponse satisfaisante.
Parmi les nombreux tabous au sujet desquels tout débat semble interdit, celui de la traite négrière est sans doute l’un des plus évidents. De la dépravation mentale de la gauche culpabilisatrice, à la sclérose bégayante de la droite qui glorifie stérilement une histoire passée mal comprise, en passant par le ressentiment, le complexe d’infériorité historique qui pollue la conscience une bonne partie de la diaspora africaine, l’hémiplégie partisane de la société marchande entrave toute possibilité de compréhension historique pertinente.
Comprendre son histoire, c’est donner une assise théorique à sa propre émancipation. Pour ce faire, il s’agit de sortir de la pensée binaire et d’ouvrir la porte de la clairvoyance sur l’esclavage des Noirs, comme sur toute question historique. Il faut en revenir à la pensée dialectique, mettre de côté son narcissisme, ses intérêts particuliers ainsi que les névroses engendrées par les différents sentiments d’appartenance communautaire.
Pour commencer, l’esclavage et les rapports de dépendance ont existé dans absolument toutes les civilisations. À un certain stade de son développement, la production des hommes a fait apparaître la richesse. Le produit social s’est alors autonomisé pour faire apparaître des inégalités matérielles dans les Communautés. C’est le début de l’économie et de l’aliénation en général : ce moment où la distribution et la consommation des produits ne s’organisent plus en fonction des rapports personnels directs mais par l’intermédiaire d’objets qui viennent voiler leur relation.
Les Noirs n’ont donc pas le monopole de la souffrance esclavagiste. Il s’agit d’une problématique universelle qui résulte directement de l’existence même de l’économie, mais surtout des logiques propres aux sociétés fracturées par l’apparition du pouvoir, qui repose sur la richesse économique.
Mais dans le cas de la traite négrière et de l’esclavage des Noirs par les Blancs, il faut se rappeler que la marchandise y est au centre. Le commerce transatlantique est la condition sine qua non de la Traite négrière. Par le commerce de marchandises, l’homme s’aliène et traite les objets comme des personnes. Il finit donc par traiter les personnes comme des objets. C’est la prédation douce du commerce qui engendre cette prédation dure à l’égard de la vie humaine. L’esclavage des Noirs n’est pas l’homme devenu marchandise. C’est la marchandise devenue homme. C’est parce qu’elle existe partout, qu’elle envahit tous les rapports économiques, qu’elle s’infiltre par tous les interstices des rapports sociaux que la marchandise en vient à prendre la forme humaine. La traite négrière, c’est la marchandise devenue homme.
L’esclavage est donc une pratique universelle et aucun continent n’a à envier la violence et l’horreur de cette pratique aux autres, quoique le degré de violence et domination varie en fonction du contexte. Nous sommes tous descendants à la fois d’esclaves et de maîtres. Il faut toutefois admettre qu’il existe bien un continent exceptionnel qui semble avoir échappé à la règle, en raison de son retard significatif dans l’évolution de l’humanité. Il s’agit de l’Australie. Là-bas, les Aborigènes ignoraient jusqu’à l’idée même d’esclavage: ils s’entretuaient, tout simplement. Mais mis à part cette exception australienne, l’esclavage est commun à tous les continents et à toutes les contrées, hormis chez quelques groupuscules marginaux d’Afrique centrale, d’Amazonie ou de Nouvelle-Guinée.
Pourtant, malgré cette universalité, la Traite transatlantique et l’esclavage en Amérique se distinguent tout particulièrement des autres formes d’esclavage. Elles possèdent toutes deux des spécificités importantes par leur ampleur et leur intensité. Les Européens sont les seuls à avoir pratiqué une traite aussi intensive et sur une aussi large échelle (sur au moins 3 continents), jusqu’au point de mettre au jour son contraire direct : l’abolition définitive de l’esclavage. C’est certes l’Europe qui a été l’esclavagiste la plus zélée, mais c’est aussi l’Europe qui a été la plus grande abolitionniste, à tel point qu’aujourd’hui, les Européens sont devenus si hostiles à l’esclavage, qu’ils sont parvenus à retourner ce passé esclavagiste contre lui-même, à s’engoncer dans une posture auto-culpabilisatrice stérile. Comme s’il était pertinent de juger des systèmes sociaux tout entiers et multi-séculaires comme on juge un criminel dans la rue au XXIe siècle. Non seulement, l’histoire est une réalité bien trop considérable pour être jugée avec une telle légèreté, mais en plus, l’histoire se juge elle-même par son mouvement contradictoire, sans qu’il n’y ait besoin de justiciers moralisateurs quelconque pour la corriger a posteriori.
Tout aussi insipide est le relativisme identitaire de droite, toujours prêt à relever les pages sombres des autres peuples pour mieux faire paraître les siennes, par contraste.
Par exemple, tout le monde sait que la traite arabo-musulmane, qui a été pratiquée pendant plus de 13 siècles, a été la plus longue, la plus meurtrière et la plus massive des traites négrières. En moyenne, ce sont des milliers voire des dizaines de milliers d’esclaves par an qui étaient transportés à travers le Sahara pour rejoindre les harems, les casernes, les cuisines ou les fermes de la Méditerranée musulmane. Cette traversée du Sahara était plus éprouvante et plus mortelle encore que la traversée de l’Atlantique.
La traite négrière arabo-musulmane a sans doute été la pire, certes. Mais pas l’esclavage. Contrairement à l’esclavage des Noirs en Amérique, l’esclavage en terre d’islam n’était pas régi par des lois purement capitalistes. L’esclave y avait des droits, des droits réels, qui devaient être respectés sous peine de punitions sévères. Mais le fait que l’esclavage ait été effectivement plus doux en terre d’islam qu’en terre chrétienne ne s’explique pas pour des raisons de piété religieuse. Il faut cesser les débats puérils qui pullulent dans les salons et sur les réseaux sociaux pour savoir qui possède la « gentille religion ». Le degré de férocité que connaissent les sociétés ne s’explique pas les bonnes intentions subjectives (génétiques ou autres) des gens qui y vivent.
Mais il ne faut non plus nier la hiérarchie bien réelle qui existe entre les violences et les rapports de domination qu’ont connu les peuples à travers l’histoire. Il faut tout de suite anticiper l’hypocrite indignation des esprits serviles lorsqu’on tente de leur faire comprendre la hiérarchie dans l’importance des traites négrières et des esclavages. On a coutume de les entendre geindre devant la prétendue compétition victimaire qui existerait entre les souffrances. Pour ces négateurs de l’histoire, rétablir la hiérarchie bien réelle entre les diverses prédations et souffrances ayant eu lieu dans l’histoire, ce serait faire de la « récupération politique » (belle tautologie) et faire ainsi preuve de mauvaises intentions. Peut-être préféraient-ils que le sang et les larmes de millions d’esclaves qui entachent les livres d’histoire restent enfermés dans leur bibliothèque poussiéreuse, pour qu’ils puissent en gloser à l’infini, en cachette, loin des caméras et des micros, de peur que les grandes vérités historiques n’éclatent au grand jour. Mais un événement historique crie d’autant plus volontiers son importance qu’on tente de le dissimuler.
Du reste, et pour revenir à notre sujet, rien de plus évident que la hiérarchie des souffrances historiques officiellement décrétée par le spectacle politico-médiatique du Capital. L’Affaire Grenouilleau n’est pas l’Affaire Faurisson, de même que la loi Taubira n’est pas la loi Gayssot. Est-il possible de nier la hiérarchie qui existe de facto entre la shoah, la Traite transatlantique et la Traite transsaharienne par exemple ? Pourtant, le milieu qui établit cette hiérarchie de façon immanente est le même milieu qui, lorsqu’on lui présente verbalement le problème, nie cette hiérarchisation.
Revenons maintenant à la traite arabo-musulmane : les terres islamiques sont globalement des terres négrophobes, ce qui s’explique principalement par la traite négrière transsaharienne ayant eu lieu depuis des siècles et qui continue encore aujourd’hui de manière clandestine. Les droits de l’homme n’ont pas encore été bien assimilés par les esprits encore accoutumés aux vieilles pratiques moyenâgeuses de certains peuples.
Non seulement cette pratique moyenâgeuse de la traite et de l’esclavage continuent encore aujourd’hui, mais en plus, c’est ce commerce musulman qui fut à l’origine de la traite européenne. Par-delà les comparaisons stériles des historiens, des chouineries médiatiques et des larcins politiques des associations mémorielles ou antiracistes, il est important de se rappeler que la traite arabe s’est surtout avérée être une des conditions de la traite européenne.
Parce qu’avant d’être transatlantique, la traite négrière de l’Europe a été méditerranéenne. Il s’est produit un transfert de cette pratique du Sud vers le Nord à travers le bassin méditerranéen qui, durant une grande partie du Moyen Âge, était sous domination musulmane. C’est pourquoi au début du XVe siècle, le commerce d’esclaves sera surtout méditerranéen. Et au centre de ce commerce : des Juifs, ou alors d’anciens juifs convertis. (Mais rien ne prouve qu’un Juif est réellement converti puisqu’il peut le faire par simple formalité, afin de fuir l’oppression politique contre les Juifs.)
Sur ce sujet, laissons parler les spécialistes :
« À l’aube des grandes découvertes, les financiers italiens et la diaspora marchande juive sont les grands animateurs de l’économie de frontière entre les rives chrétienne et musulmane de la Méditerranée. Les liens familiaux existant entre les communautés juives hispaniques et juives marocaines, mais aussi entre les réseaux marchands juifs et italiens d’Amalfi, Gênes et Venise[21], la pratique de plusieurs langues, la connaissance des itinéraires, des intermédiaires, et la proximité avec les pouvoirs politiques permettent à ces communautés marchandes de contrôler les circuits traditionnels (huile, céréales, étoffes, sucre, or et esclaves) et d’être présents au débouché des routes caravanières médiévales. Les Juifs séfarades sont particulièrement actifs dans le commerce à longue distance qui, en coopération avec les intermédiaires arabo-berbères et africains, dessert les ports de Palerme, Majorque, Valence ou Barcelone et du littoral marocain en or et en esclaves. »[1]
Ce sont encore des Juifs qui occupent une place importante lorsque le centre de gravité de la Traite se déplace vers l’Atlantique. Que ce soit à Sao-Tomé ou aux îles Canaries, du Brésil au bassin méditerranéen en passant par toute la bande côtière d’Afrique de l’Ouest, les Juifs occupent une place centrale et prépondérante dans la Traite transatlantique, pour la première période de la Traite qui s’étend jusqu’en 1640 environ.
L’importance des Juifs dans la Traite négrière européenne a été si grande durant cette période, que cela a constitué l’opportunité pour certains d’ériger les Juifs en grands organisateurs secrets de la Traite négrière, pour les 4 siècles sur lesquels elle s’est étendue. Comme si les Juifs étaient omnipotents au point d’organiser des rapports commerciaux et historiques multiséculaires aux proportions continentales, et ce dans le plus grand secret. Si tel était vraiment le cas, si les Juifs constituaient un pouvoir omnipotent au point d’être capable à la fois d’organiser la grande histoire et de la faire oublier par la suite, autant dire que la « résistance » prônée face à ce pouvoir serait impossible. On voit mal comment un pouvoir si puissant, si rusé et cohérent pourrait être mis en danger par qui que ce soit, étant donné qu’une grande majorité de la population ne voit pas dans le judaïsme un quelconque problème. En fin de compte, les analyses judéo-causales font l’inverse de ce qu’elles prétendent : au lieu de dénoncer une bassesse, elles créent plutôt une importance supplémentaire. Là où il n’y a qu’opportunisme efficace, on voit un machiavélisme planifié. Le complotisme antisémite (ou antisioniste peu importe) est la brosse à reluire de la communauté juive.
Il faut rendre les choses à leur place et dans leurs proportions véritables. Si certains Juifs ont été très actifs dans le commerce d’esclaves, c’est tout simplement parce qu’ils ont été très actifs dans le commerce tout court, un esclave étant à cette époque une marchandise comme une autre. Mais cette pratique, ils ne l’ont pas inventée: le commerce préexiste à ceux qui s’y spécialisent. Ce n’est pas le Juif qui a créé la marchandise, c’est la marchandise qui a créé le Juif.
Mais que les Juifs occupent une place prépondérante durant les 200 premières années de la Traite négrière, c’est-à-dire durant toute la période de quasi-monopole de la péninsule ibérique, cela ne fait aucun doute. Ce fait est d’autant plus facile à vérifier que, durant cette période, la Traite s’effectue principalement par le système de l’Asiento, une convention étatique qui confère à des particuliers, des gens bien identifiables donc, un monopole commercial.
Il faut en effet se rappeler que depuis le début de la traite en 1444 jusqu’au début du XVIIe siècle, la péninsule ibérique est à son âge d’or, et que l’Espagne et le Portugal se partage l’ensemble du monde connu par l’intermédiaire du fameux Traité de Tordesillas. Par les frontières qu’il imposait, ce traité faisait de l’Afrique toute entière une propriété du Portugal. Cela signifiait donc que le commerce d’esclaves était monopolisé par des marchands portugais qui étaient les seuls à posséder le droit officiel d’accoster les côtes africaines avec leur navire. Les Espagnols ne pouvaient donc pas pratiquer la Traite directement. Dans une dynamique de pure rente monétaire, l’État espagnol confiait le monopole du commerce national d’esclaves à une personne privée en échange d’un prélèvement sur les profits engendrés.
C’est là que la question juive prend toute son importance. Force est de constater que la part des Juifs dans l’ensemble des propriétaires de l’Asiento était très grande. Par exemple, entre 1616 et 1625, un certain Antônio Fernandes Elvas, qui avait été proche du roi Philippe II, obtient l’Asiento, et fait ainsi déporter 37’000 personnes… C’est donc l’État espagnol lui-même qui choisissait les Juifs qui étaient d’excellents commerçants pour mieux les taxer ensuite. Le Juif ne s’est pas hissé subrepticement à la tête de ce trafic dans le but de parasiter l’État ; c’est au contraire l’État espagnol qui a choisi de placer le Juif à la tête de ce commerce pour mieux le parasiter. Comme l’avait bien rappelé Abraham Léon, l’histoire juive se caractérise par ce genre de prédation. L’État s’entoure des élites marchandes dont il ponctionne l’argent pour s’assurer un revenu.
Les Juifs qui ont fait commerce d’esclaves ne peuvent donc pas être considérés comme responsables de l’intégralité de la Traite transatlantique. Ce sont des commerçants qui n’ont fait que profiter d’une réalité sociale qui les dépassait. Tout au plus ont-ils été une avant-garde historique, mais à condition de faire abstraction du fait qu’il existait une traite négrière arabo-musulmane depuis le VIIe siècle, et que la religion musulmane est également une religion à l’esprit commercial.
De plus, l’intensité et l’importance de la Traite transatlantique durant cette première phase sont très maigres, par rapport aux siècles qui ont suivi. Pour se faire une idée, de 1500 à 1650, il y a environ 800’000 personnes qui sont déportés d’Afrique. Mais de 1700 à 1850, il y en a plus de 8 millions.
Mais durant cette phase ultérieure où la Traite et l’esclavage s’intensifient toujours plus, la Communauté juive perd totalement de son importance. En ce qui concerne la traite britannique par exemple, le Juif y est pour ainsi dire absent. L’écrasante majorité de ceux qui font commerce du « bois d’ébène » comme ils disaient alors sont de pieux chrétiens réformés. Même lors de l’âge d’or de la Hollande, les Juifs, même s’ils formaient une communauté commerciale importante, étaient historiquement accompagnés de protestants calvinistes. Pareil pour la Traite et l’esclavage nord-américains dans lesquels les Protestants sont très largement majoritaires. L’éthique protestante du capital n’a donc rien à envier à la vénalité tant imputée au judaïsme.
Même en France, le taux de participation du Juif dans la traite reste bas. Le premier article du code noir, loin de prouver une supposée prééminence du Juif dans les Antilles française, montre bien plutôt que son importance est très relative, que l’on peut en chasser les non-chrétiens sans pour autant anéantir le commerce colonial. En réalité, le code Noir, par-delà les légendes stériles qu’on a pu avancer à son propos, n’a été rien d’autre, comme l’a si bien dit Frédéric Régent, que la réaffirmation du pouvoir royal (et donc de la catholicité) sur les colonies françaises.
[1] António de Almeida Mendes, « Les réseaux de la traite Ibérique dans l’Atlantique Nord (1440-1640) », dans Annales. Histoire, sciences sociales, 2008/4 (63e année), pp. 739-768. disponible ici: https://www.cairn.info/revue-annales-2008-4-page-739.htm
L’abolition de l’argent et de l’état dans tout ça ? Finalement, ce site n’est qu’un énième clone de sites à tendance dissidentiste, avec une sauce Luganiste…
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Tristan, si tu prenais la peine de lire correctement cet article, tu y verrais que la critique de la marchandise y est omniprésente, parfois même explicitement, tout comme sur le reste du site d’ailleurs. Ou peut-être es-tu trop habitué à réduire « l’abolition de l’argent et de l’état » à un slogan publicitaire ou autre formule qui ne démontrent rien du tout?
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