Comprendre l’impérialisme américain 

Contre l’« anticapitalisme » abstrait 

Pour comprendre l’impérialisme américain exercé contre l’Europe, il faut comprendre quelles sont les lois économiques de base qui animent une société intégralement dominée par la marchandise. La vassalisation politique et la destruction économique de l’Europe par le pouvoir américain n’est pas accidentelle, et elle est encore moins le résultat de plans machiavéliques élaborés secrètement lors de réunions obscures. L’impérialisme américain, comme tout impérialisme, n’est rien d’autre que la plus exceptionnelle des nombreuses dynamiques concurrentielles inhérentes à un monde régi par les lois de la valeur. Quiconque connaît les lois de la valeur est capable de saisir la substance qui se cache derrière les grands événements historiques modernes, quiconque les connaît est capable de voir concrètement la nécessité économique qui se cache derrière chaque impérialisme et chaque opération géopolitique de grande ampleur, quiconque les connaît est capable de faire le tri entre la révolution réelle et le réformisme illusoire.

De la même façon, la compréhension géopolitique est importante dans toute lutte contre le pouvoir. L’oppression politique et l’exploitation économique ne sont pas des entités abstraites qu’il faut seulement combattre en soi, in abstracto, mais qui s’inscrivent au contraire dans des configurations géopolitiques déterminées, dans des rapports de force déterminés. On ne peut pas s’opposer de manière concrète au monde de l’argent et de l’État sans comprendre concrètement la façon dont il s’articule dans la réalité. S’opposer au pouvoir en soi, comme s’il s’agissait d’une entité abstraite, sans faire l’effort de la compréhension géopolitique, c’est se rendre manipulable par ce même pouvoir, car il peut tout à fait prendre l’apparence d’un contre-pouvoir illusoire, afin de prétendre émanciper ceux qu’ils tentent en réalité d’asservir. 

A titre d’exemple, les anarchistes, qui se prétendent ennemis de l’État et de toute forme de pouvoir, que font-ils? Dès que la propagande politico-médiatique pilotée par les intérêts de l’impérialisme américain fabrique un ennemi de toutes pièces, ils tombent dans le piège. En février 2022, lorsque Poutine a répondu aux provocations et aux agressions répétées du gouvernement crapuleux et corrompu de Zelensky, le spectacle médiatique occidental, soumis à l’hégémonie américaine, s’est empressé de faire de Poutine un horrible monstre. Comme si cette monstruosité, intrinsèque à tout État, était exclusive et particulière à la Russie, comme si l’impérialisme, à partir du moment qu’il présente un visage russe, était plus terrible que n’importe quel autre, et comme si cet impérialisme-là devait provoquer un soutien si intensif du camp opposé, alors que l’on a jamais vu un quelconque drapeau brandi lorsque les États-Unis ont déployé leur armement sophistiqué pour écraser dans le sang des populations innocentes.

Lors de la réponse de Vladimir Poutine aux provocations sanglantes de Zelenksy et du cirque médiatique mensonger qui l’a présentée, la contestation sociale réelle avait instinctivement senti à ce moment-là la supercherie de la propagande ; mais les anarchistes, eux, se sont rués sur l’occasion pour aller combattre aux côtés d’une pseudo-armée composée du bataillon néo-nazi Azov. On a donc des anarchistes qui prétendent s’opposer à l’État et à l’autorité en soi, mais qui combattent aux côtés de néo-nazis. Mais c’est justement parce qu’il ne s’opposent à l’état qu’en soi, seulement in abstracto, qu’ils se sont fait manipuler. S’ils avaient une connaissance théorique solide, ils sauraient que ça fait au moins un siècle que les impérialismes occidentaux attisent l’opportunisme nationaliste de l’Ukraine, ils sauraient que l’Ukraine n’est pas une vraie nation historique et souveraine mais qu’elle est créée artificiellement, dans l’unique but de rompre la principale jonction territoriale entre le marché russe et le Capital industriel européen, principal concurrent du Capital américain, ils sauraient que la guerre en Ukraine, malgré toute l’horreur subie en premier lieu par les populations ukrainiennes et russes, sont d’abord le reflet d’une concurrence intra-occidentale, exactement comme les guerres et les génocides en Afrique centrale. Il s’agit de guerres lancées pour le repartage des marchés.

L’anarchiste, puisqu’il s’oppose vigoureusement contre l’autorité mais seulement de principe, devient le meilleur allié de l’autorité car en ne comprenant pas que l’apparition d’événements historiques ainsi que leur perception ne sont pas neutres mais découlent de rapports de force, il se jette dans les bras du pouvoir en prétendant le combattre. Les pouvoirs de l’exploitation possèdent cette force de présenter l’ennemi comme un allié et l’allié comme un ennemi. L’anarchiste ignore que sans financements de l’Occident soumis à la politique impérialiste de Washington, sans fournissement d’armes, sans l’existence artificielle de ce pseudo-état ukrainien qui, rappelons-le, n’a que trente ans, il n’y aurait pas de guerre en Ukraine, car l’Ukraine n’existe pas : c’est une province russe. Tout cette hypocrisie est donc parfaitement rationnel et explicable. 

Et les anarchistes, dans tout ça, puisque leur hystérie anti-autoritaire de façade leur empêche de voir la réelle configuration de l’autorité, ils s’y soumettent en croyant la combattre. Ils se retrouvent donc dans les tranchées à combattre aux côtés de milices paramilitaires fascisantes pour la création d’un État nouveau. 

Évitons donc de faire comme ces prétendus anarchistes, et comprenons donc réellement les dynamiques inhérentes au mode de production capitaliste… Nous allons explorer ensemble les lois souterraines réelles qui animent l’économie guerrière cataclysmique des nations impérialistes. Et c’est grâce au rappel du contexte géopolitique du rapport de force en cours que ces lois nous permettront d’avoir une vision concrète de la domination américaine sur le monde.

L’interdépendance des nations capitalistes 

Que ce soit pour la guerre en Ukraine, le 11 septembre 2001, le charnier permanent du Moyen-Orient, les génocides qui ravagent l’est du Congo, les tensions qui menacent Taïwan, les coup d’états en série qui éclatent en Amérique du sud, ainsi que toutes les opérations géopolitiques de grande ampleur des 80 dernières années, l’écrasante responsabilité de l’impérialisme américain ne fait aucun doute. Mais la posture du souverainisme national que certains adoptent, par réflexe anti-américain, ne peut en rien constituer une émancipation sérieuse. Tout impérialisme est pourriture, tout souverainisme est pourriture, car la souveraineté d’un État puissant mène nécessairement à l’impérialisme ainsi qu’à des débordements violents. Un pays souverain ne reste pas sagement les bras croisés devant les opportunités économiques qu’offrent un voisin plus petit ou plus faible. C’est pourquoi une France souveraine ne ferait que reproduire ce que les Américains font à travers le monde, mais en Français.

D’ailleurs, les impérialismes de seconde zone comme celui de la Chine, de la Russie, ou même de la France n’ont rien à envier par leur cruauté à la prédation marchande outre-Atlantique. L’histoire des Réseaux Foccart et de la Françafrique nous montre toute l’horreur dont est capable une France à la souveraineté politique bien avérée. L’Amérique n’est plus cruelle et plus invasive dans le monde que parce qu’elle possède, par la victoire de la Deuxième guerre mondiale, les moyens matériels de le faire. Certes, les États-Unis ont globalement une productivité et une ingéniosité plus faible que celles des Européens. Mais ils tiennent leur domination géopolitique, non par leur technologie de pointe mais par la domination politique qu’ils sont parvenus à mettre en place à l’issue de la dernière guerre mondiale qu’ils ont gagnée grâce à leurs grands espaces géographiques et à leur production massive.

Le monde est à feu et à sang, non pas parce que l’impérialisme est américain mais bien plutôt parce que l’Amérique est impérialiste, comme tous les autres pays d’ailleurs. Toutes les nations sont poussées à l’impérialisme. Une nation capitaliste quelle qu’elle soit, est condamnée à vivre en tant qu’empire ou périr en tant que simple nation. Pour le comprendre, il faut se rappeler des dynamiques de base qui constituent les rapports internationaux du monde capitaliste. Tous les pays, avant d’être régis par des gouvernements ou des assemblées politiques, sont avant tout régis par les lois anonymes et impersonnelles de la valeur. Un parlement n’est qu’un conseil d’administration de la valeur.

Il est naïf de croire que les États capitalistes pourraient simplement se tenir sagement les uns à côté à côte dans une totale indépendance et innocence les uns vis-à-vis des autres. Le Capital est traversé par de lourdes contradictions qui lui imposent le débordement de son propre développement sur le territoire voisin, l’ingérence permanente et la prédation constante. 

Aucun pays n’est un producteur et consommateur isolé qui produit par et pour lui-même, en parfaite autarcie, dans les strictes limites de son propre territoire. Croire que des nations intégralement soumise à la logique concurrentielle marchande puissent, par une politique raisonnable, ne pas interférer les unes dans les affaires des autres, est tout aussi ingénu que de croire que des multinationales pourraient se développer dans la plus grande indifférence, sans jamais se concurrencer les unes les autres pour s’approprier des parts de marché.

Mais le caractère mondialiste du Capital ne s’arrête pas là. Ce ne sont pas simplement les marchandises qui sont destinées à s’exporter ; les capitaux eux-mêmes sont voués à s’investir ailleurs, pour des raisons d’avantages comparatifs, de diversification d’activités ou de simple expansion. Le capitalisme est apatride par essence. 

C’est pour cela qu’il est naïf de croire que l’économie serait gérable par une élite d’hommes capables ou par un “État responsable”.  Toute société marchande est par définition apatride, car l’argent n’a ni odeur, ni drapeau. Le commerce est sans frontières ; sa place est la mer. À proprement parler, l’économie et la nation sont incompatibles. Une nation contraint, fixe des limites et possède des frontières, alors que l’économie est infiniment expansive, chaotique, aveugle et capricieuse. 

Lors des époques antérieures, l’économie n’était pas encore suffisamment développée pour qu’elle parvienne à renverser toutes les traditions, à soumettre tous les États et à subsumer toutes les formes de vie. Le pouvoir politique, reposant d’ailleurs lui-même sur l’existence de richesses, pouvait encore se tenir à côté du pouvoir économique et se donner l’illusion de le contrôler. Mais l’histoire la bourgeoisie nous a montré la vérité du pouvoir politique et de l’État, qui n’est d’être qu’une consolidation de la richesse elle-même dans son développement propre. Aujourd’hui, l’État n’est plus qu’une structure coercitive qui vise à pérenniser une société basée sur la pure accumulation d’argent.

La nécessité de l’exportation 

Nous développerons la loi de la valeur en détail, de manière illustrée et compréhensible pour tous dans un texte dédié. Pour l’instant, la compréhension de certaines lois suffisent à comprendre les conditions et les causes finales de tout impérialisme capitaliste.

Nous venons de rappeler que la concurrence était inévitable au sein d’une société capitaliste, et plus généralement dans le monde de l’argent en général. Mais le phénomène décisif qu’il faut bien comprendre dans notre société, c’est que le Capital productif d’une nation présente toujours une contradiction majeure: d’un côté, il tend à produire une infinité de marchandises que la population doit impérativement acheter pour garantir une croissance économique, une reproduction élargie ; mais dans le même temps, il coupe le pouvoir d’achat des masses par l’exploitation du travail. Ainsi, dans le même temps, le Capital cherche à produire et vendre le plus de marchandises possible pour s’accumuler mais empêche l’achat de se faire, car la valeur du salaire d’un travailleur est par essence inférieure à la valeur qu’il produit, ce qui se traduit par une sphère de production fiévreuse qui bute en permanence sur une sphère de circulation étroite. On peut expliquer la chose autrement en disant que la valeur que les travailleurs perçoivent sous la forme de salaire est inférieure à la valeur qu’ils produisent. Ils ne peuvent donc pas consommer leur propre production. Mais malgré l’évidence des surproductions industrielles et agricoles systématiques auxquelles l’économie doit faire face, il restera toujours des économistes libéraux, aussi idiots qu’insipides, pour affirmer que le Capital est capable de se créer lui-même ses propres débouchés. Les cas les plus célèbres de crises économiques mondiales nous ont pourtant montré avec éclat, et sans nul doute possible, la réalité de la saturation du marché mondial. 

La population a beau être composée d’autres types de consommateurs comme les rentiers, les fonctionnaires, etc., le revenu de ce genre de catégories sociales ne peut in fine provenir que d’une ponction sur les salaires ou sur le profit. Le Capital est donc condamné à la surproduction permanente. Autrement dit, un Capital national produira toujours nécessairement trop de capital-marchandise par rapport à la maigre capacité d’absorption des consommateurs du marché intérieur. La production nationale déborde toujours plus en dehors des frontières nationales du pays, ce qui le contraint donc à une exportation toujours croissante de ses produits. 

IKEA ne se borne pas à faire des meubles pour les seuls suédois. Sa production n’est pas motivée par la simple volonté de satisfaire les besoins d’une population donnée, mais par le but économique qui est de faire, avec de l’argent, toujours plus d’argent. La production n’est qu’un prétexte, elle n’est qu’un mal nécessaire sur lequel la valeur s’appuie pour s’accumuler, et ceci au détriment des besoins réels. C’est pourquoi les entreprises, si elles cherchent à poursuivre leur croissance, leur accumulation, doivent nécessairement élargir sans cesse l’échelle de leur production et outrepasser les limites du marché national. 

Certains (notamment les keynésiens) rétorqueront que les crises de surproduction peuvent être résorbées par une hausse du pouvoir d’achat des travailleurs ou des couches moyennes, par l’intermédiaire de financements publics. Mais ce genre de revenu ne peut provenir que de 2 sources : soit d’une ponction sur un flux d’argent déjà existant, ou soit du crédit.

Dans le premier cas de figure, tout revenu en-dehors du salaire ne s’obtient que par la baisse du revenu d’un autre: l’avocat qui perçoit ses honoraires, l’assureur qui s’accapare mesquinement la valeur produite par la société ou le fonctionnaire qui reçoit son argent de l’État, ne font que percevoir un revenu à partir d’un autre. 

Même la hausse du salaire d’un travailleur s’effectue au détriment du profit de l’entreprise pour laquelle il travaille, car cela augmente les coûts de production et baisse le taux de profit en proportion ; cela transforme le problème de la surproduction en problème de sous-rentabilité, ce qui, dans les deux cas, constitue un obstacle insurmontable pour l’accumulation. 

L’incapacité à acheter la pléthore de capital-marchandise qui inonde le marché n’est donc pas compensée par la hausse des revenus des travailleurs improductifs. On ne fait que déplacer des sommes d’argent déjà existantes d’une poche à une autre et le problème n’est absolument pas résolu.

Dans le deuxième cas, celui du crédit, du revenu nouveau est certes créé ex nihilo et peut ainsi servir de nouveau débouché, mais cela s’effectue dans l’attente d’un remboursement ultérieur. Le payeur réel est un homme du futur. L’argent nouveau créé par le crédit ne résout donc pas le problème mais ne faut que le déplacer dans le temps. Non seulement le problème persiste mais il se dédouble, puisque l’emprunteur doit faire son achat et rembourser son créancier avec les intérêts. Le crédit peut donc pallier l’insuffisance de débouchés temporairement, mais sur le long terme, il ne fait que l’accentuer puisqu’il sert à la la croissance temporaire d’une économie contradictoire qui ne peut pas croître.

À l’échelle du pays, la production absolue de marchandises engendre donc nécessairement une surproduction permanente et une saturation du marché intérieur, tout comme à l’échelle mondiale, elle engendre inéluctablement une surproduction mondiale et une saturation du marché mondial. Pour assurer la pérennité de son accumulation, le capital d’une nation doit donc exporter toujours plus de marchandises à l’étranger. Mais les autres capitaux nationaux doivent faire de même s’ils veulent assurer leur propre accumulation. De ce fait, chaque pays tend à déverser le plus possible de ses marchandises dans les pays voisins et l’exportation du capital-marchandise excédentaire est un besoin absolu pour un Capital national qui cherche à s’accumuler. 

Comprendre le colonialisme

C’est pour cette raison que l’Europe s’est vue contrainte de coloniser le reste du monde au XIXe siècle. Le colonialisme ne s’explique pas par le racisme, ni par une prétendue supériorité biologique de l’homme blanc sur les autres peuples. Quant à la supériorité technologique et militaire de l’Europe bourgeoise sur les autres civilisations, (que nous avons d’ailleurs largement expliquée dans notre vidéo sur l’eurocentrisme,) elle constitue certes une condition mais certainement pas la cause du colonialisme. Sans son art militaire et sa technologie particulière, l’Europe n’aurait pas pu coloniser le monde entier, certes. Mais cela n’explique pas pourquoi l’Europe l’a fait, et surtout pourquoi précisément à ce moment-là. 

Le colonialisme s’explique tout d’abord par la Longue Dépression qui sévit à la fin du XIXe. Comme à chaque fois, c’est toujours le même problème qui se présentait à la société marchande: l’exploitation du travail engendre une surproduction et une saturation du marché qui finit par éclater en crise. Cette fois-ci, elle était apparue sous la forme empirique d’une crise bancaire en 1873 et l’économie était plongée dans un profond marasme. Le capital européen étouffait dans ses murs. Il lui fallait donc trouver de nouveaux débouchés en-dehors du territoire déjà intégré à l’économie-monde occidentale. C’est dans ce contexte qu’émerge le colonialisme, puis sa mise en pratique concrète. Derrière tous les grands motifs invoqués officiellement par la société, derrière le projet raciste qui consistait à « civiliser les races inférieures », la véritable raison du colonialisme se trouve avant tout dans l’ouverture de nouveaux marchés pour la pléthore de capital-marchandise européen, et aussi, dans un second temps, dans l’accaparement des matières premières dans le but de réduire les coûts de production. Car s’approprier les matières premières du tiers-monde n’est pas avantageux seulement pour celui qui fait extraire la matière première pour la vendre en Europe ensuite. En raison du faible coût de la main-d’oeuvre indigène et de la grande accessibilité des matières premières, le produit extrait coûtera bien moins cher que s’il était extrait en Europe même. Cette dépréciation du prix de la matière première réduit donc les coûts de toute la chaîne de production jusqu’au produit final. Tout le poids du capital circulant, partie importante du capital constant, se voit allégé par l’exploitation coloniale des matières. Cela se traduit donc par une hausse du taux de profit.

En ouvrant de force les pays colonisés au libre-échange, le Capital s’assurait donc l’accaparement de nouveaux marchés. Les opérations colonialistes de l’ère industrielle ont donc eu pour fonction de trouver de nouveaux débouchés pour préserver la reproduction élargie du capital et, dans une moindre mesure, des matières premières moins chères pour la réduction des coûts de production. Quand cela était nécessaire, on ouvrait de force les territoires colonisés à l’économie marchande européenne. D’où les guerres coloniales. Mais rappelons en passant qu’un grand nombre de fois, ces guerres coloniales n’ont pas du tout été nécessaires, puisque de nombreuses fois, les élites africaines se sont vendues d’elles-mêmes au Capital européen en échange de leur aide militaire. (Mais il n’y a pas à s’attarder plus longtemps ici sur ce sujet qui mériterait un plus ample développement, ailleurs, dans le cadre d’une étude spécifique sur le colonialisme.)

Pendant que l’Europe imposait son impérialisme colonial au reste du monde, les États-Unis, eux, n’avaient pas besoin de coloniser d’autres continents. Parce qu’il leur restait encore de vastes espaces à conquérir sur leur propre sol. Les États-Unis ont pu trouver des débouchés nouveaux par l’afflux massif de nouveaux immigrés prêts à occuper le territoire toujours plus vers l’ouest. Avant de s’occuper des territoires étrangers, les États-Unis devaient se créer ce marché intérieur aux proportions gigantesques qu’on connaît aujourd’hui. Il n’y a donc pas besoin de colonialisme quand on a la conquête de l’Ouest. 

Le sens de la balance commerciale

Revenons maintenant à l’analyse du commerce extérieur proprement dit. L’exportation toujours plus massive de la plus-value excédentaire est, comme on l’a vu, le moyen majeur, pour le capital d’une nation, d’écouler sa surproduction et de poursuivre son accumulation. C’est pour cette raison que les exportations sont importantes. Plus le capital-marchandise d’une nation se voit exporté à l’étranger, plus le Capital de cette nation est à même de retrouver l’argent investi dans l’exploitation industrielle et la plus-value que celle-ci produit.

Pour bien se rendre compte de la chose, il faut comprendre que la croissance économique réelle d’un pays, c’est-à-dire l’accumulation de son capital productif, doit impérativement prendre 3 formes successives pour perpétuer son cycle: argent, production, marchandise, argent, production, marchandise, etc. Ces trois moments pris ensemble forment un ensemble qui garantit la reproduction répétée du même processus: avec l’argent, le capital est investi et prend la forme de la production. Une fois cette production terminée, le capital prend la forme de la marchandise, qui doit être vendue pour que l’argent revienne avec un profit. Cette nouvelle somme d’argent, plus grande que la première, est réinvestie à nouveau pour reproduire la même production, mais sur une échelle plus élargie, qui se transformera à nouveau en marchandise, etc. etc. Mais le marché national est par essence trop étroit pour absorber toute la plus-value extorquée par l’exploitation du travail ; il faut donc exporter la marchandise excédentaire à l’étranger. C’est pourquoi la taille d’un pays ne dit rien sur sa puissance économique car encore faut-il qu’il exporte. La Suisse est un petit pays qui exporte énormément et qui possède donc une puissance industrielle et commerciale importante, alors que le Congo est un très grand pays mais qui n’exporte pas beaucoup par rapport à sa taille ; son potentiel n’est pas déployé à son maximum.

L’exportation massive de marchandises est donc indispensable pour qu’un capital national puisse s’élargir au-delà des étroites proportions que lui imposent ses propres dimensions. Un peuple ne peut pas lui-même consommer toutes les marchandises qu’il produit ; une nation doit s’appuyer sur le pouvoir d’achat des autres pour trouver les débouchés nécessaires à l’accumulation de ses capitaux, en exportant donc.

Mais exportation ne veut pas dire enrichissement, de même qu’importer ne signifie pas s’appauvrir pour autant. Le commerce mondial est un jeu à somme nulle dans lequel rien ne se crée, rien ne se perd ; tout ne fait que circuler. Une nation qui présente une balance commerciale positive, du strict point de vue de la valeur, ne s’enrichit pas d’un iota, pas plus qu’une balance commerciale dite « déficitaire » n’exprime un quelconque déficit. Dans le commerce, on échange entre équivalents : céder 1 million pour une somme de marchandises qui valent 1 million ne constitue pas un appauvrissement. Simplement, la même quantité de valeur est passée d’une forme à une autre: de la forme-argent à la forme-marchandise ou inversément. Si le commerce international est une condition indispensable de l’accumulation des capitaux, il n’est pas pour autant à l’origine de la création richesse nouvelle, de même que notre bonne vieille Terre s’enrichit depuis des millénaires sans qu’elle ait eu besoin d’une quelconque balance commerciale positive avec une autre planète. Une balance commerciale positive n’est donc pas synonyme d’enrichissement. 

La question qui se pose alors est la suivante: pourquoi les économistes et les gouvernements accordent tant d’importance à cette balance commerciale si elle ne concerne en rien l’enrichissement? Aucun expert en économie, de droite comme de gauche, ne vous donnera la réponse. La balance commerciale est importante tout simplement parce qu’elle est un thermomètre.  Elle mesure la puissance économique qu’une nation exerce sur ses voisines par rapport à la puissance que ses voisines exercent sur elles. Il s’agit de l’indice d’un rapport de forces avec le reste du monde. Étant donné que chaque pays capitaliste est contraint d’exporter le plus possible pour réaliser une plus-value invendable sur son propre territoire, importer signifie éponger la surproduction économique des autres. Pour faire simple, un pays dont l’économie repose sur la production (et non sur le seul commerce ou la finance) peut être comparé à une usine géante. Une balance commerciale négative signifie simplement qu’il a plus acheté qu’il n’a vendu. Mais dans l’absolu, une usine qui a acheté plus de marchandises qu’elle n’en a vendues ne s’appauvrit pas puisqu’elle acquiert des marchandises dont la valeur équivaut à celle de l’argent qu’elle cède en échange ; de même, l’enrichissement d’une usine ne provient pas du fait qu’elle vende des marchandises puisqu’elle ne fait que les vendre à leur valeur, la valeur du marché, pour une somme d’argent correspondante. Le profit ne provient pas de l’achat ou de la vente mais de l’exploitation du travail: la vente de marchandises subséquentes ne fait que réaliser la plus-value qui y a déjà été incorporée par la production. La vente et l’exportation sont donc nécessaires pour absorber la plus-value excédentaire d’une nation. 

Si la balance commerciale d’un pays est positive, ça veut dire que le reste du monde éponge sa surproduction de marchandises plus qu’il n’éponge la surproduction de marchandises du reste du monde, ce qui traduit une grande compétitivité de ce pays sur le plan industriel ou commercial. C’est le cas de l’Allemagne par exemple qui est connue comme étant l’un des plus gros exportateurs du monde et comme le pays le plus productif de la planète depuis la fin du XIXe siècle au moins, ce qui permet à l’Allemagne d’exporter sa plus-value excédentaire sur les marchés étrangers et d’affranchir son capital national des étroites frontières à l’intérieur desquelles il prend sa source. Et c’est précisément ce génie économique propre à la nation allemande que les États-Unis, après l’Angleterre, tente d’écraser de diverses manières depuis au moins 100 ans. Toute l’histoire du capitalisme mondial contemporain se résume pour ainsi dire à la guerre permanente que l’empire anglo-saxon livre à la machine-outil allemande, avec le soutien actif d’une France déjà vaincue et soumise à la suite des guerres napoléoniennes. De la première guerre mondiale à la guerre en Ukraine, l’ennemi de l’empire anglo-saxon n’a jamais été que l’Allemagne, aujourd’hui le troisième exportateur mondial. 

Mais être un gros exportateur n’est pas toujours gage de grande puissance industrielle ou agricole. Par exemple, la Chine qui est le plus gros exportateur mondial ne le doit absolument pas à sa haute productivité. Elle le doit, d’une part, à sa population abondante et, d’autre part, aux concessions commerciales accordées par les États-Unis en échange de l’achat de la dette américaine. 

Mais il faut toujours se rappeler que d’un point de vue global, lorsqu’on considère le Capital mondial comme totalité, peu importe la puissance commerciale de telle ou telle nation. La plus-value excédentaire produite sur le marché mondial ne peut pas se réaliser de façon immanente car le pouvoir d’achat des masses est nécessairement inférieur à la valeur que ces mêmes masses produisent. Le Capital entre en crise non pas parce qu’il « produit à l’infini dans un monde fini » mais parce que la production est enfermée dans la logique bornée de la valeur. Ce qui se traduit empiriquement par une production à l’infini dans un marché fini. Le Capital productif est donc condamné à subir perpétuellement cette contradiction insurmontable.

L’impérialisme américain 

Les États-Unis s’y prennent de deux façons pour détruire leurs concurrents et terrasser les peuples: par la façon institutionnelle (opérations diplomatiques, espionnage, sabotage, etc.), ou de façon plus directe, plus classique, c’est-à-dire par l’opération militaire.

Il faut encore et toujours se rappeler que de manière très générale et du point de vue de la longue durée, les États-Unis ne seront jamais capables de concurrencer l’Europe à la loyale, par une meilleure compétitivité ou productivité. À titre d’exemple, leurs voitures sont très peu présentes en Europe ; leurs Boeings sont incapables de concurrencer sérieusement les Airbus européens et ne se vendent qu’à coups d’intimidations, de corruptions politiques ou de rackets financiers. Alors que de nombreux boeings défectueux sont mis en circulation malgré la déficience de la production américaine, la politique impérialiste de Washington est à l’affût de la moindre petite faute de la firme Airbus pour la déstabiliser par de lourdes sanctions économiques. D’un côté, on a des Boeing 737 max qui s’écrasent à l’issue d’une production bâclée et qui volent encore aujourd’hui ; de l’autre, on a des avions européens de meilleure qualité qui sont empêchés de voler. 

Il ne faut pas oublier que, si les chaînes télévisuelles sont abondamment abreuvées de programmes outre-Atlantique, les télévisions proprement dites ne sont pas fabriquées aux États-Unis. Malgré toute la pesanteur de l’hégémonie idéologique et politique américaine sur le monde, la puissance commerciale de ce pays reste encore très relative. C’est dire à quel point les États-Unis ne tiennent pas leur prééminence de leur prétendue supériorité économique mais par leur domination politique, qu’ils exercent depuis 1945 sur l’Europe et sur le Japon.

Par l’OTAN et l’Union européenne, par l’extraterritorialité de leur droit, par l’instauration du dollar comme monnaie de référence pour les échanges commerciaux, par les organismes internationaux, ils parviennent à saper le développement économique de leurs principaux concurrents. Tout le monde voit bien que les États-Unis ne sont pas de vrais alliés, que le Plan Marshall n’était pas le redressement libérateur et bienveillant qu’on a voulu vendre à l’Europe à l’époque. Mais les gens ne réalisent pas à quel point le mensonge va loin. Sans leur hégémonie politique, les États-Unis ne survivraient pas au jeu de la libre concurrence qu’ils imposent eux-mêmes au monde entier. Grâce à un rapport de forces qui leur est favorable et qu’ils héritent de la seconde Guerre mondiale, ils sont devenus la puissance prééminente. Reste alors à savoir comment les États-Unis sont parvenus à instaurer un tel rapport de forces à leur avantage. 

L’essor du National-socialisme et l’éclatement de la Deuxième Guerre mondiale ont eu des causes très semblables à la Première et à l’essor allemand à la fin du XIXe siècle. Depuis la bataille de Sadowa en 1866, l’Allemagne était une puissance en pleine expansion, qui menaçait sérieusement la domination de la bourgeoisie française et anglo-saxonne. Le partage du marché mondial tel qu’il se configurait durant cette période ne la satisfaisait pas. Son mouvement propre lui imposait une extension toujours plus grande vers son hinterland naturel qui est l’est de l’Europe, jusqu’en Russie. Elle est même parvenue même à établir des colonies dans certaines régions africaines. Pour la bourgeoisie anglaise qui sera ensuite supplantée par la bourgeoisie américaine, l’urgence géopolitique prioritaire est donc d’anéantir ce principal concurrent, qui est le Capital allemand, mais aussi le Capital japonais lors de la Deuxième guerre mondiale. Les Guerres mondiales n’’ont pas été menées pour des motifs idéologiques où les « braves démocraties » combattait la méchante « estreme-drouate fasciste », tout comme elles ne sont pas non plus des résistances héroïques d’une « Europe pure et idéale  » face au « vilain progressisme américain ». Il s’agit d’abord et avant tout de guerres capitalistes pour le repartage du marché mondial, dans le cadre de la crise générale de surproduction. 

La puissance capitaliste allemande a été écrasée en 14-18 et l’Allemagne dépecée par le Traité de Versailles qui marque la nouvelle domination mondiale du Capital américain, et qui accorde quelques petites concessions économiques à la France, qui était déjà depuis longtemps le valet du pouvoir anglo-saxon. On démantèle le marché allemand pour l’intégrer à l’empire anglo-saxon, on l’exproprie de ses zones riches en matières premières et d’une importante partie de son appareil industriel et commercial. Elle est interdite d’exporter à qui que ce soit. Le chômage en Allemagne explose et elle est paralysée par une dette de guerre astronomique. Mais c’est là où le Capital est contradictoire. Les pays vainqueurs empêchent le redressement économique de l’Allemagne par le Traité de Versailles, mais dans le même temps, l’Allemagne ravagée par la guerre est un nouveau champ d’investissement possible pour les capitaux américains. Le Capital américain est donc poussé à relever l’Allemagne alors même qu’il l’en empêche politiquement. L’Allemagne finit donc par se redresser, et ceci à tel point qu’on peut aujourd’hui affirmer que la seule nation historique puissante ayant été capable de sérieusement mettre en péril l’hégémonie anglo-saxonne dans l’histoire mondiale, c’est l’Allemagne hitlérienne. 

Mais elle réemerge dans un contexte bien spécifique. Le peuple allemand est humilié à la fois sur le plan géopolitique et économique. Et le seul parti qui, dans ce contexte, propose un redressement socio-économique tout en osant s’opposer au diktat de l’impérialisme américain, c’est le national-socialisme. C’est donc ce mouvement-là qui correspondait le plus aux nécessités de réémergence du Capital national de l’époque. Mais les intérêts économiques anglo-saxons étaient ainsi mis en péril. Il a donc fallu détruire l’Allemagne une deuxième fois, d’une manière encore plus nette, féroce et terroriste que la première. 

Hitler et les nazis ont eu ce mérite de mettre en lumière, aux yeux du monde entier, quels étaient les enjeux impérialistes contemporains.

Aujourd’hui, l’Europe rencontre, mutatis mutandis, le même problème qu’il y a un siècle. Le diktat américain  de l’Union Européenne entrave le libre développement économique et commercial d’une Europe vassalisée par l’empire outre-Atlantique. L’euro, en surévaluant le prix des marchandises, tue la compétitivité des industries et empêche ainsi l’Europe d’exporter sur le marché mondial, la politique douanière libérale et aveugle dictée depuis Bruxelles est un suicide assisté de la paysannerie des pays du Sud. Sans parler de l’OTAN qui, en plus de tuer la souveraineté militaire des États, crée une tension artificielle entre les potentiels partenaires commerciaux que sont l’Europe et la Russie, ainsi que de l’espace Schengen qui neutralise toute leur politique migratoire. 

Ces institutions prétendument européennes ont pour objectif de mettre l’Europe à genoux. Quel option les peuples européens choisiront-t-il pour faire sérieusement face à ce problème? Retrouver une véritable souveraineté nationale des États européens contre l’empire américain impliquerait de renouer avec l’opposition géopolitique frontale disparue avec Hitler en 45… Cela consisterait à renier des dogmes aujourd’hui confortablement installés dans leurs esprits asservis comme la Russophobie pro-ukrainienne, cet épouvantail qu’est la prétendue superpuissance chinoise, la transition écologique, les centrales nucléaires explosives, la soumission au mythe du CO2, etc.

Si une telle option impliquerait un assez grand courage politique, il faut se rappeler qu’elle est non seulement contre-révolutionnaire mais également difficilement réalisable. La domination américaine sur le monde n’est pas le fruit du hasard ou d’une contingence historique. 

Présentement, les USA règnent via un impérialisme du libre-échange truqué reposant sur l’ouverture forcée des marchés étrangers à leurs propres marchandises, tout en protégeant leur marché national de la concurrence des marchandises étrangères, notamment européennes et japonaises. De manière générale, le capital américain est moins compétitif que les capitaux japonais, allemand ou même français. Mais à l’issue de la deuxième guerre mondiale, ils sont parvenus à imposer leur intérêt capitaliste au détriment de tous les autres. Par l’intermédiaire d’officines tels que l’OMC, le FMI ou la Banque mondiale, ils forcent le monde entier à s’ouvrir entièrement et exclusivement à lui.

L’empire yankee est donc obligé de truquer les règles du jeu qu’il impose lui-même au reste du monde, car il ne peut pas gagner par le jeu équitable de la libre concurrence. La terre de la haute productivité, c’est l’Europe, terre natale du capitalisme. L’Europe du Nord est le territoire qui a vu naître l’éthique protestante du travail et le Japon, par son passé féodal et son histoire particulière, a été la nation extra-européenne la plus à même de se conformer à la modernité du capital industriel. 

Quant au peuple américain, il n’est qu’une forme abâtardie du peuple européen. Il s’agit d’une Europe diminuée, rendue amnésique, entièrement « bourgeoisifiée » par son apparition sur la scène historique, fondée sur le contrat social. Mais les États-Unis ont su compenser leur faible productivité par l’immensité de leur territoire et de leur population. 

C’est pour cette raison que l’Amérique gouverne le monde, ou plutôt, ce qui revient au même, que l’impérialisme de la marchandise prend actuellement la forme américaine. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis n’avaient pas le meilleur appareil militaire. Leur effort de guerre n’était pas non plus le plus productif, mais c’était largement le plus massif. Leur grand territoire, la colossale énergie qu’ils ont su dégager de leurs grands fleuves ainsi que leur grande population jointe à celle de la Russie leur ont permis de gagner la guerre d’avance. La Russie n’a pas simplement sacrifié 30 millions de vies humaines dans le conflit, elle a surtout bénéficié du célèbre prêt-bail, qui a fourni à un empire russe non-préparé tout le matériel militaire qui lui permettra de tenir tête à l’armée allemande. Elle lui fournit des milliers de chars, d’avions, de canons, de jeeps, de camions, etc. (Au passage, c’est également par le prêt-bail que les États-Unis aident actuellement l’Ukraine, mais cette fois-ci contre la Russie. À chaque fois qu’il est question du rapport entre la Russie et l’Europe, les Américains sortent les grands moyens.) 

Aujourd’hui, les rapports de force des grandes puissances occidentales résultent directement de cette réalité. Aux XXe et XXIe siècles, USA n’ont pas simplement massacré des dizaines de millions d’innocents pour conquérir et annexer des territoires convoités, ils ne se sont pas non plus bornés à asservir des États souverains concurrents pour imposer violemment l’intérêt mesquin de leur Capital national, ils ne se pas non plus limité à s’ingérer brutalement ou subrepticement dans les affaires du monde entier pour subvertir l’ordre politique des nations, tout comme ils ne semblent toujours pas rassasiés lorsqu’ils déstabilisent des économies tout entières à coup de blocus, de divers prêts, ou de financements intéressés. Par la propagande, l’espionnage, la contrainte morale et les magouilles diplomatiques, l’oppression américaine parvient à s’infiltrer dans les sphères très poreuses de l’État et des institutions. Dans certains pays comme la France, l’Allemagne ou le Japon, l’hégémonie politique et culturelle des États-Unis est si fortement ancrée qu’on la considère comme parfaitement naturelle, comme si on se soumettait très volontiers à des règles pourtant  imposées de l’extérieur.

Le rayonnement « culturel » de l’Amérique en Europe est d’autant plus facile qu’il s’agit de la culture européenne elle-même, dans sa forme bourgeoise la plus épurée, qui revient sur le Vieux Continent comme le retour d’un boomerang. 

Il faut se rappeler que l’Europe, en découvrant l’Amérique, n’a en fait pas découvert grand-chose. C’est plutôt l’Amérique qui avaient tout à découvrir de l’Europe. L’Amérique, notion strictement européenne, n’a été conscience d’elle-même que par sa confrontation avec sa propre ascendance, à l’image d’un fils qui n’existe qu’en se confrontant à son père. C’est l’Europe qui a donné son destin à un continent qui ne savait même pas qu’il existait. 

Pendant l’essor bourgeois de l’Ancien Régime, des populations européennes sont évacuées et déportées en Amérique. Elles dérivent, s’oublient, s’abâtardissent. Et puis, pour des raisons finalement assez contingentes (l’espace géographique), elles parviennent à dominer le Vieux Continent, en oubliant que c’est le continent de leurs ancêtres qu’elles profanent de la sorte.

On peut s’offusquer de cette domination séculaire de l’impérialisme américain sur le monde, mais le souverainisme n’est pas un idéal à retrouver. Le souverainisme est, en fin de compte, plutôt une honte impérialiste.

Le souverainisme est une vaste tromperie qui repose sur des présupposés illusoires. Les souverainistes cherchent à défendre une richesse nationale globale, comme si la richesse nationale était bonne en soi, indépendamment de la façon dont elle est produite et distribuée. Un pays a beau être souverain, son PIB a beau doublé en l’espace d’un an, ce n’est pas pour autant que ses habitants vont voir leur revenu augmenter ne serait-ce que d’un seul centime. L’État-nation en soi n’est pas une entité à défendre à tout prix. La France a beau avoir gagné la première guerre mondiale, toujours est-il que le peuple français, et particulièrement le prolétariat français, l’a perdue. Dans les grands affrontements géostratégiques et impérialistes des États, ce ne sont jamais les « habitants en général » qui gagnent ou qui perdent, il s’agit toujours d’un affrontement pour le repartage des marchés à l’intérieur de la classe dominante, une minorité qui utilise l’immense majorité aux dépens de l’immense majorité.

Les souverainistes ressemblent finalement, à certains égards, aux loyalistes noirs pendant la guerre d’indépendance américaine. Les britanniques avaient enrôlés des dizaines de milliers d’esclaves d’Amérique pour les faire participer à la guerre contre les indépendantistes. En échange de cette ultime prise d’otage par laquelle les Noirs risquaient leur vie, la Grande-Bretagne, leur promettait un affranchissement ultérieur ainsi que des parcelles de terre suffisantes pour qu’ils puissent y vivre en la travaillant. Ainsi, un bon nombre de Noirs se mobilisèrent, parfois spontanément, car leur destin venait d’être enchaîné à celui de la souveraineté d’un État. Il va sans dire que les choses ne se passèrent pas comme prévu: la plupart des Noirs mourut pendant le conflit, les plus chanceux s’enfuirent. De manière générale, parmi les enrôlés qui survécurent, beaucoup d’entre n’eurent jamais accès aux terres promises et éprouvèrent d’immenses difficultés à simplement survivre.

On pourrait s’affliger devant une pareille désillusion. Une lutte pour sa propre émancipation ne peut coïncider avec celle de son oppresseur, l’État en l’occurence. Or, les souverainistes reproduisent une expérience assez similaire lorsqu’ils confondent leur émancipation avec celle de leur État. Mais à la différence des esclaves qui étaient astreints à la guerre pour des raisons de survie, aucune contrainte réelle ne semble justifier l’attitude moderne qui consiste à défendre l’autodétermination de l’État français, allemand ou autre. On se bat pour un drapeau, des statistiques, un honneur national ou autres chimères pour mieux cacher le problème réel de l’aliénation et du pouvoir de l’argent.

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