La « baisse-tendancielle-du-taux-de-profit » : une loi marxiste insignifiante

108 ans ! Voilà 108 ans que Rosa Luxemburg a enterré cette vieille et insignifiante loi de la « baisse tendancielle du taux de profit moyen ». Mais il y aura toujours, après ce long siècle de mort évidente, quelque résidu de paléo-marxistes à l’esprit aussi sclérosé que malingre, pour nous rabâcher l’équation-momie. À chaque élucubration sur le capitalisme et son sens, lorsque la méthode rationnelle fait défaut, le deus ex machina refait aussitôt son apparition. « Attention! le Capital constant augmente plus vite que le variable, ce qui fait que la composition organique augmente. Du coup, le rapport entre la plus-value produite et la composition organique diminue. Aïe! ».

Mais le fait que le profit lui-même ne cesse d’augmenter, que le bénéfice des entreprises n’a jamais été aussi grand, que la masse d’exploitation cristallisée en capital-marchandise n’a jamais été aussi élevée, le marxiste le sait très bien. Pourtant cela ne semble pas le gêner. Voyez-vous, c’est le TAUX qui importe pour lui. Le TAUX vous dit-on, merde! La famine ne cesse de croître depuis de nombreuses années et l’arrêt brusque de l’économie mondiale, en 2020, a considérablement aggravé cet état de fait…Mais regardez…Le TAUX! Le nombre d’habitants croît encore plus vite! Le taux de famine (Famine/nombre de personnes), c’est-à-dire le rapport entre le nombre d’affamés et le nombre d’habitants ne cesse de diminuer… Tout va bien donc… Le taux de petits Africains chétifs diminue, d’ailleurs on ne les voit presque plus à la télé, c’est bien la preuve qu’ils disparaissent non?… Vive les maths!

Qu’il faut être borné dans son intellectualisme pour croire qu’un problème social comme l’exploitation, à partir du moment où il diminue en relation mathématique à une autre relation mathématique (oui, oui, c’est bien ce que disent les marxistes), tend à sa résolution. Certains tentent de rendre la chose plus simple en rendant compte de la dimension matérielle de la loi: alors que les machines ne produisent pas de valeur, le capital emploie toujours plus de machines par rapport aux nombre de travailleurs. Ce qui veut dire que le capital crée toujours moins de valeur nouvelle, à quantité de capital engagé égale. On voit bien que toute la faiblesse de l’explication réside dans sa dernière partie, qui est pourtant le fondement de toute l’argumentation marxiste sur l’effondrement du capital: faire du taux un absolu.

Que le lecteur ne se méprenne, Marx n’est pas l’objet de notre critique. Il serait très facile et surtout très impertinent de juger le raisonnement de Marx sur les causes des crises économiques avec le regard d’aujourd’hui. Premièrement, parce que Marx, vivant en plein XIXe siècle, sur une planète encore majoritairement pré-capitaliste, ne pouvait pas penser le Capital autrement qu’en tant que réalité locale, spécifiquement européenne(cit. capital). Il lui était donc impossible de connaître les causes de l’effondrement, réalisables uniquement dans un monde-capital qui surviendra plusieurs décennies après sa mort. Deuxièmement, Marx a été le premier penseur à véritablement comprendre ce qu’était la plus-value, la valeur d’échange et même la production sociale en général, et puisqu’il était globalement entourés de personnes à l’esprit théorique assez faible (c’est l’ère bourgeoise qui veut cela), il était pour ainsi dire seul au monde, avec ses découvertes et son esprit sagace. Son œuvre demeure inachevée et laisse penser qu’il aurait placé le salut historique du Prolétariat en cette asymptote bien connue. Mais placer son salut en une asymptote est tout aussi pertinent que ce sage projet qu’avait Zénon d’Élée de prouver l’absence de mouvement par l’infinité d’espaces à parcourir.

Mais la vérité est tout autre, puisque Marx lui-même, à plusieurs reprises à donner d’autres réponses à la nécessité de la crise que la moribonde baisse du taux de profit. On peut, par exemple, lire ceci dans sa section sur la BTP (troisième section du livre 3, chapitre III):

« Comment est-il possible que parfois des objets manquant incontestablement à la masse du peuple ne fassent l’objet d’aucune demande du marché, et comment se fait-il qu’il faille en même temps chercher des commandes au loin, s’adresser aux marchés étrangers pour pouvoir payer aux ouvriers du pays la moyenne des moyens d’existence indispensables ? Uniquement parce qu’en régime capitaliste le produit en excès revêt une forme telle que celui qui le possède ne peut le mettre à la disposition du consommateur que lorsqu’il se reconvertit pour lui en capital. »

On voit bien ici les causes de la crise : l’insolvabilité inhérente à l’exploitation capitaliste. Mais Marx n’avait pas compris que ce problème-là, bien plus qu’un simple effet de la baisse du taux de profit, se situe en réalité en amont et constitue la matrice de tout le mode de production. Ce sera là précisément l’analyse de Rosa Luxemburg.

Ladite loi présente donc très peu d’importance en soi. Elle est plutôt d’une telle innocence que même ce qu’on appelle ses « tendances contraires » ont totalement été invalidées par l’histoire. Par exemple, s’il pouvait sembler évident au capitaliste du XIXe siècle de hausser son taux de plus-value en abaissant les salaires, les dernières décennies nous ont montré que l’inverse était non seulement possible, mais aussi nécessaire, car bien plus trompeur pour la population. Si le taux de plus-value, durant cette dernière période, n’a pas augmenté mais a au contraire baissé, c’est parce que sa hausse entraînerait une augmentation de la part excédentaire du capital-marchandise dans la société, aggravant ainsi la saturation des marchés due à cette aliénation qu’est la plus-value. Cela, même certains keynésiens l’ont compris, et c’est pour cela (et non pas par philanthropie), que l’État octroie massivement des revenus aux personnes improductives et à l’armée.

Tous ces facteurs antagonistes à la crise économique mériteraient d’être traités plus amplement ailleurs. Il s’agissait ici de simplement montrer à quel point la loi prétendument importante de la baisse du taux de profit n’a plus son sens aujourd’hui et que ses farouches défenseurs ne font que protéger un cadavre.

Ou alors il reste la consolation vague du petit « expert » de la Dresdener Volkszeitung, qui, après avoir exécuté mon livre, déclare que le capitalisme finira par s’effondrer, « à cause de la baisse du taux de profit ». Comment ce brave homme imagine-t-il les choses ? Arrivée à un certain point, la classe capitaliste, désespérée de l’insignifiance du taux de profit ne pendra-t-elle collectivement, ou bien déclarera-t-elle que, puisque les affaires vont si mal, il ne vaut pas la peine de s’embarrasser de soucis et de tourments, passera-t-elle alors la main au prolétariat ? En tout cas cette consolation est réduite à néant par une seule phrase de Marx : « Pour les grands capitalistes, la baisse du taux de profit est compensée par sa masse. » Il coulera encore de l’eau sous les ponts avant que la baisse du taux de profit ne provoque l’effondrement du capitalisme. (Rosa Luxemburg, La critique des Critiques)

Mars 2021.

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